MORNEURONE

Scène complètement vide et noire. Aucun accessoire visible. Les personnages sont tous vêtus de noir (ou de blanc) de la tête au pied. Ils se réveillent dans un endroit inconnu.  Le rythme des répliques débute lentement et s’accélère au fil de la scène.

UN. Merde alors. Ou est-ce qu’on est ?

DEUX. Je sais pas moi.

TROIS. Qu’est-ce que c’est que ce délire ? Il n’y a rien ici… (un temps)  Et vous ? Qu’est-ce que vous foutez là ?

DEUX. Et toi ?

TROIS. Mais j’en sais rien.

DEUX. Bah nous non plus.

TROIS. Mais vous reconnaissez cet endroit ? Vous êtes déjà venus ?

UN. Tu sais bien que non. Et puis on était ensemble hier soir.

TROIS. (De plus en plus paniqué) Ouais, on était ensemble, mais dans notre dortoir. Tu peux m’expliquer comment on s’est retrouvé ici ?

UN. Calme-toi. C’est pas en braillant que tu auras des réponses. On se pose et on réfléchit. Il y a forcément une explication rationnelle à tout ça.

(Ils observent leur nouvel environnement.)

DEUX. On dirait que tout a été déménagé à la va-vite.

TROIS. Ça donne l’impression d’un départ précipité.

UN. Je pense que c’est plus grave. Je crois bien qu’il n’y a jamais rien eu ici. Qu’il ne s’y est jamais rien passé.

TROIS. Tu crois ?

UN. Mais regarde autour de toi. C’est le vide. Le néant. Ça donne pas l’impression qu’il y ait déjà eu âme qui vive.

DEUX. Il a raison.

TROIS. Comment c’est possible ?

UN. J’en sais rien.

TROIS. Et nous ? Qu’est-ce qu’on fout là ?

UN. J’en sais rien.

DEUX. On s’en fiche de savoir comment on est arrivé ici. Ce qui compte c’est de dégager, et vite fait. Pour les explications, on verra après.

UN. J’suis bien d’accord mais tu vois une issue toi ? On dirait qu’on est enfermé de l’extérieur.

TROIS. Ça m’en a tout l’air… Mais pourquoi ?

UN. J’en sais rien. Et arrête de me poser des questions comme si j’avais des réponses. Je suis pas plus avancé que vous les gars. La seule chose que je sais c’est qu’on est tous les trois réunis dans un face-à-face contre le vide.

 (Un temps – ils observent leur environnement.)

DEUX. C’est quoi ça ?

UN. Ça ressemble à une synapse.

DEUX. Une synapse ?

TROIS. Ça m’en a tout l’air. Toute rabougrie. Mais une synapse quand même.

DEUX. Qu’est-ce qu’elle fiche ici ?

UN. Jusqu’à preuve du contraire, trouver une synapse dans un cerveau n’a rien d’anormal, détends-toi.

TROIS. Ça voudrait dire qu’on est dans le lobe temporal ?

DEUX. Ou l’hypothalamus ?

UN. L’amygdale ?

TROIS. Attends… Tu peux m’expliquer comment trois neurones de compète comme nous, incarnant la crème de la crème et officiant normalement dans le bulbe rachidien peuvent se retrouver larguées du jour au lendemain au fin fond du lobe temporal sans même qu’on ait été averties ? Il y a un truc que je pige pas là.

DEUX. C’est vrai que c’est quand même pas normal ça, putain. On trime pendant dix ans pour se faire nos galons. Plus dix ans pour avoir le statut de Neurostar. Et tout ça pour quoi ?  Pour être mutés du jour au lendemain – et sans préavis – dans le trou du cul du cervelet ? Sérieux ça me gonfle. C’est encore un test à la con, c’est certain.

UN. Calme-toi. Surtout qu’on n’est pas au bout de nos surprises j’ai l’impression.

DEUX. Comment ça ?

UN. Visiblement, on n’a pas été mutés dans une autre zone du cerveau… on a été transférés…

TROIS. Tu veux dire qu’on nous aurait transférés … dans un autre cerveau ?

UN. Ça m’en a tout l’air. Ça sent la lobotomie à plein nez les gars.

DEUX. Mais pourquoi ?

TROIS. Et pourquoi nous trois précisément ?

DEUX. Vu nos états de service, c’est un test je te dis. Ça sent la promotion les gars.

UN. T’es con ou quoi ? On bosse tous les trois dans le bulbe rachidien. C’est le pentagone du cerveau ducon. Il y a rien au-dessus. Au contraire ça pue la sanction disciplinaire là.

DEUX. Mais j’ai rien fait moi.

UN. T’as rien à te reprocher ? t’es sur ?

DEUX.  (…)

UN. Et toi ?

TROIS. (…)

UN. C’est bien ce que je pensais.

DEUX. OK. Mais pourquoi ici ? Pourquoi dans ce vide intersidéral ? Pourquoi il n’y a pas un seul autre neurone ?

UN. Ça faut reconnaître que c’est vraiment étrange. C’est bien la première fois de ma vie que je ne croise pas un seul neurone dans un cerveau. Ça m’est bien arrivé une fois mais j’ai réalisé qu’en fait j’étais dans un pénis. Mais dans un cerveau je dois reconnaitre que c’est bien la première fois.

TROIS. Moi aussi.

DEUX. Moi aussi.

TROIS. Et puis tout est en format réduit. On se croirait dans un musée des miniatures. T’as vu cette synapse ? Elle est minuscule. Comment est-ce qu’elle peut fonctionner ?

UN. Tu vois bien qu’elle est hors service. Non, ce qui m’inquiète, c’est pas la taille des synapses, c’est leur nombre. Un cerveau ne peut décemment pas fonctionner avec si peu de synapse.

DEUX. C’est vrai qu’il y a de la place ici.

TROIS. Ça faut reconnaître que c’est immense. Et pourtant je me sens quand même à l’étroit moi. C’est plein de vide.

UN. (Il le coupe) Putain les gars, regardez ce que j’ai trouvé.

DEUX. Le tableau des idées. `

 (Ils l’analysent en silence.)

TROIS. Mais pourquoi il est vierge ? Comment c’est possible ? J’ai jamais vu ça.

UN. C’est pourtant l’affligeante vérité. Blanc comme neige le truc. Putain ça craint les gars. Je sais pas où on a atterri mais j’aime pas ça. J’aime pas ça du tout…

DEUX. Oh non… Me dit pas qu’on nous a transférés dans le cerveau d’un nourrisson et qu’il va falloir se retaper tout le boulot.

UN. Pas possible. Même dans le cerveau dans nourrisson le tableau des idées est rempli. C’est pas forcément des idées qui finissent au concours Lépine mais il y en a.

TROIS. Mais où est-ce qu’on est alors ?

DEUX. (Pris de panique) Tu crois que … non …

UN. Quoi ?

DEUX. Tu crois qu’on nous aurait transféré dans un cerveau handicapé ?

UN. Peut-être bien.

TROIS. Non les gars. C’est pas possible non plus. Je viens de trouver le graff des sentiments : il est complètement vierge aussi. Et même le plus handicapé des cerveaux fourmille de sentiments. Il en présente même souvent plus qu’un cerveau valide.

DEUX. Mais c’est quoi ce putain de délire ? C’est tout à fait impossible. Un tableau des idées vide. Un graff des sentiments vierge.  L’immensité remplie de vide. On est ou bordel de merde ?

TROIS. Je crois que je sais…

LES DEUX. Bah dis-nous.

TROIS. Regardez l’activité électrique de l’électroencéphalogramme. Aussi plat que la Belgique. Même sur un niveau à bulle, j’ai jamais vu une ligne aussi droite. Il n’y a pas dix solutions : on est dans le cerveau d’un mort.

LES DEUX. Dans le cerveau d’un mort ?

TROIS. Quasi sûr.

UN. Faut vérifier l’historique. Et à moins d’être tombé sur un mort-né, on trouvera forcément un historique. Tous les cerveaux en sont pourvus même les plus démunis.

(Ils cherchent … et ne trouvent rien)

DEUX. Rien. C’est vraiment incompréhensible.

TROIS. Ou alors ce serait dans le cerveau d’un animal ?

UN. Impossible. Ou alors on serait tombé sur le plus con des animaux. Mais je crois me souvenir que même le poulpe à une petite courbe sur le graff des sentiments. Ça peut être très affectueux un poulpe. Si si.

DEUX. Bon. Qu’est-ce qu’on fait ? On va pas attendre là comme des cons qu’il se passe quelque chose alors que visiblement il ne pourra jamais rien se passer ici.

UN. Je pense qu’il faut qu’on se sépare.

TROIS. Pas sûr que ce soit la meilleure idée. On va jamais se retrouver.

UN. Alors il faut tenter une expédition ensemble.

DEUX. Pour aller où ?

UN. On va faire une descente aux couilles. Au moins on est certain de trouver quelques neurones là-bas ! Et on avisera sur place. Ça vous va ?

LES DEUX. Ok

(Ils descendent aux couilles)

DEUX. (Affolé) Putain mais rien ici aussi.

TROIS. C’est pire…

DEUX. Comment ça ?

UN. Il n’y en pas ! Pas de couilles non plus !

DEUX.  Bah ça prouve juste qu’on est dans le cerveau d’une femme ! On est déjà plus avancés.

UN. Dans le cerveau d’une femme ? Impossible. Je refuse de croire qu’une femme puisse avoir une cervelle aussi noire. C’est à peine si on voit à deux mètres ici.

DEUX. Le cerveau d’un homme sans couilles alors ?

UN. Mais non, on n’a plus vu d’homme sans couilles depuis la collaboration.

TROIS. Le cerveau d’un homme politique dans ce cas ?

 (Blanc – ils continuent d’explorer)

DEUX. Qu’est-ce que c’est que ça ?

(Il ramasse une toute petite boite noire.)

TROIS. Ça a l’air vide.

(Il tape la boite.)

DEUX. Et ça sonne creux.

TROIS. On dirait la centrale de raisonnement.

UN. Mais non impossible. Elle sonne creux et elle est ridiculement minuscule.

DEUX. C’est clair. Elle ressemble plus à une caisse de résonance qu’à la centrale de raisonnement ta boite là.

TROIS. JE TE DIS QUE C’EST LA CENTRALE DE RAISONNEMENT.

DEUX. ET MOI JE TE DIS QU’UNE CENTRALE DE RAISONNEMENT AUSSI PETITE CA N’EXISTE PAS.

TROIS. La grosseur de la centrale de raisonnement, c’est comme la longueur du pénis, c’est très aléatoire.

DEUX. Ce serait une micro-centrale de raisonnement. Ça existe vraiment ? je croyais que c’était des chimères.

TROIS.  Ça m’en a tout l’air.

UN. Non non et non. J’ai déjà vu des micro-centrales de raisonnement. Et à côté de celle-là, elles ressemblent à l’Everest.

(Blanc – ils continuent d’observer leur environnement.)

UN. (Complètement paniqué, venant de réaliser) MERDE ….

LES DEUX AUTRES. (Affolés) Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a.

UN. Je sais ou on est les gars. Enfin je sais dans quel cerveau on est.

DEUX. Mais dis-nous putain.

UN. Mais réfléchissez bordel : on ne croise pas un autre neurone. Pas une l’ombre d’une idée. Pas une once de sentiments. On se retrouve au milieu du vide intersidéral. Du néant le plus total. La moindre synapse est minuscule. Rien n’émane de ce cerveau si ce n’est l’abrutissement total. L’inactivité la plus féroce. N’ayons pas peur des mots : cette cervelle à une capacité de raisonnement équivalente à celle d’un mollet de fourmi. On pourrait continuer à marcher comme ça pendant des heures qu’on se retrouverait encore et toujours seuls. Complétement désœuvrés. Comme des âmes en peine au milieu de ce cerveau incapable. C’est si plein de vide ici qu’on se croirait dans la vessie d’un mec qui n’a pas bu depuis un mois. La vessie d’un mec sans couilles qui plus est ! Ça ne vous met pas la puce à l’oreille. Vous ne comprenez donc pas ?

LES DEUX AUTRES. MAIS NON.

UN. (En pleure) … Un décérébré sans couilles. Il n’y a pas trente six solutions. C’est pas dans le cerveau d’un mort qu’on est les gars … c’est dans le cerveau d’un terroriste …

(Cris d’horreur)

 

RIDEAUX

15 juillet 2016

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