Lettre fermée à France Inter

            Bonjour,

         Vous me demandez de prendre le temps de vous écrire longuement. Je serai donc bref. Du moins je vais essayer de l’être. Pour vous être agréable. Mais pour l’être également avec mon temps qui n’a de libre que le nom. Car voyez-vous, le temps que vous me demandez de passer à vous écrire va inexorablement empiéter sur celui que je passe à lire. D’ailleurs c’est c’est un paradoxe savoureux : pour me juger en tant que lecteur, c’est vous qui allez me lire ! Alors qu’il serait plus pertinent de me demander, à moi, de lire, ma foi. D’autant plus que si les bons lecteurs font les bons écrivains, l’inverse n’est pas toujours vrai. Notez bien que je le déplore. Mais comme on ne fait rien avec la déploration, si ce n’est des œuvres d’art, je me suis résigné à vous écrire.

         Pour tout vous dire, j’ai commencé avec le b.a.-ba de la lecture, qui porte bien son nom puisqu’il s’agit du magazine « j’aime lire ». Par soucis d’honnêteté intellectuelle, je vous confesse que je me contentais alors des aventures de Tom Tom et Nana, étant trop fainéant pour lire sans images. Puis j’ai entamé ce que bon nombre de politiques ont connu : une longue traversée du désert. Et c’est ainsi que de sept à quatorze ans, les seuls livres que je lus furent ceux que l’on m’imposa à l’école.

         Vint alors Monsieur Rouillat. Monsieur Rouillat c’est le professeur qui officiait en tant que principal de ma classe de 3°8. Il fait partie de cette trempe de professeur que l’on compte sur les doigts d’une main au crépuscule de ses études et qui marque durablement une existence.  Coup de pot, alors qu’il aurait pu être professeur de mathématiques et que j’aurais pu finir médaillé Fields sur les bancs du parlement, il était professeur de Français et je suis un authentique anonyme qui a vraiment fini par aimé lire. De Primo Levi à Balzac, en passant par Dino Buzzati ou encore Stefan Zweig, Monsieur Rouillat me fit donc passer du statut de lecteur de devoir à celui de lecteur de droit ! Grâce à lui je ne lis plus par obligation. Je l’en remercie encore aujourd’hui.

         Pour autant, je ne suis pas devenu ce boulimique de littérature que j’aurais voulu être et je continue aujourd’hui encore, à tout juste trente ans, d’entretenir une relation que je qualifierais de libertine avec la littérature. Non, je ne lis pas deux livres par semaine. Oui, ma table de chevet est remplie de livres qui attendent toujours que je leur témoigne un peu d’affection. Il m’arrive même de passer plusieurs semaines (voire plusieurs mois puisque j’ai décidé d’être sincère) sans même ouvrir un livre. Car je n’apparente pas la littérature à un quelconque virus et encore moins à une drogue. Pour être concis, j’aime lire et … ne pas lire.

         Voilà le lecteur que je suis : un bien piètre amant de la littérature, tellement jaloux de son temps libre, qu’il ne peut lui consacrer toute son énergie.

         Je suis aussi ce lecteur matérialiste. J’aime l’objet. Le livre. J’aime le sentir. Le palper. Le torturer. L’estampiller « livre lu » en lui laissant les stigmates des pages écornées comme autant de marque-pages. J’aime l’idée de savoir qu’un livre a connu plusieurs histoires.  Trouver en son sein des traces d’amants précédents. Peu m’importe qu’un livre soit annoté, déchiqueté, rapiécé pourvu que l’on puisse encore le lire. Parce qu’avant d’aimer l’objet, je chérie son passé. Et n’en déplaise aux minimalistes, j’aime les collectionner.

         Au delà de l’objet, c’est le marqueur que j’aime. On se souvient à vie d’un livre qui nous a bouleversé. Je reconnais d’ailleurs bien volontiers que j’ai pris plus de claques avec les livres qu’avec mes propres parents. Oui, certains livres me marquent. Peu importe le sens de la marque pourvu qu’elle soit là. D’autres me laissent uniquement le souvenir d’un moment savoureux. Mais je ne regrette aucune des lectures que j’ai pu avoir : de « J’aime lire » à Dostoïevski en passant par Picsou magazine et Oscar Wilde. Tout comme j’aime parfois ne pas lire, il m’arrive parfois d’aimer ne pas aimer un livre. Les possibilités de débats post-lecture en sont décuplées.  Mon frère à coutume de dire que la lecture est une passe-temps d’égoïste. C’est précisément, le lecteur que je suis. Un lecteur égoïste. Jusqu’au débat que le livre va susciter.

         Voilà le lecteur que je suis : celui à qui il reste encore de la place dans l’esprit pour être marqué au fer rouge. Ou encore celui qui affectionne de se retrouver dans la plume des autres.

         J’ajouterais que je suis un lecteur de lieu. Un lecteur de lit pour être précis. A ce jour, je ne connais de meilleurs endroits que le lit pour jouir pleinement des plaisirs de la lecture. Je n’en cherche d’ailleurs pas d’autres. Aussi, dans l’éventualité ou je ferais parti de votre jury, je vous serais sincèrement reconnaissant de bien vouloir m’offrir un matelas anti-escarre afin que je puisse lire dans mon lit sans risquer toutefois d’affaiblir ma circulation sanguine. Notez qu’il s’agit là d’une simple demande qui n’appelle pas forcément de réponse positive.

       J’en viens à mes lectures. Mes lectures. Quelles sont mes lectures ? Voilà une question à laquelle je suis bien incapable de répondre correctement. Ou même de répondre tout court, d’ailleurs. Répondre à cette question serait aussi absurde que de s’entendre dire par quelqu’un qui décroche le téléphone : « je ne peux pas te parler ». Pourquoi décrocher alors ? Il en va de même avec les lectures. Je ne sais pas ce que je lis, pourquoi je lis ou encore quand je lis. Je sais seulement comment je lis : Dans un lit. Mais ça, je vous l’ai déjà dit. Ainsi, affirmer que j’ai un style privilégié serait mentir. Puisque je n’en sais rien. Si le sens du livre m’intéresse, l’auteur me passionne. Voilà pourquoi je suis incapable de répondre à votre question. Parce qu’au genre des livres, je préfère les styles des auteurs. Dites moi qu’Oscar Wilde est toujours en vie et qu’il prépare une nouvelle pièce et croyez bien que je vous croirai sur parole mais qu’en plus je foncerai acheter son livre sans autre forme de questionnement ! Et si l’auteur revêt souvent plus d’importance que l’œuvre, c’est parce que je guette cette œuvre moyenne qui fera de lui un être humain à part entière.  Renforçant alors l’idée de volubilité du talent.

         Alors je pourrais essayer de faire état de mes lectures. Je pourrais vous parler de ma rencontre avec Steffen Zweig, à l’occasion d’un rêve durant lequel j’ai pu l’interviewer après sa finale à Rolland Garros perdue contre Jean-Michel Ribes. Ou encore de ma rencontre avec celle que je sers chaque soir contre mon corps comme Gros-calin se tortille autour de Monsieur Cousin. Je pourrais vous narrer cette journée entière à me poser la question du vrai en compagnie de Delphine de Vigan. Ou encore le plaisir simple ressenti à l’annonce de l’adaptation au cinéma de la pièce  « incendies » de Wajdi Mouawad. Et peut être aurez-vous ainsi quelques bribes de fifrelin de pistes pour définir mes lectures.

         J’ignore si vous êtes plus avancés mais la lettre, elle, l’est. Et touche donc à sa fin.

         Comme je n’affectionne pas l’idée de quémander des lignes durant, je vous donnerai deux raisons qui me poussent à vouloir faire partie de votre jury.

     Comme je vous l’ai dit, j’aime collectionner les livres. Faire partie de votre jury constitue donc une formidable occasion de compléter ma bibliothèque qui est loin d’être aussi fournie que celle d’augustin Trapenard.

         En outre, il se trouve que celle qui partage mon lieu de lecture de prédilection n’a de cesse de me demander si je vous ai enfin écrit. Comme je l’aime, je l’ai fait. Pour elle. Mais aussi pour moi. Parce que ça me donnera l’occasion d’être égoïste le temps des lectures que vous me proposerez.

          En vous remerciant de votre lecture,

          Tristan Mausurga

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