LE BÂTON DE BERGER

LE BÂTON DE BERGER

Une femme est à son bureau sur son lieu de travail. Elle porte une jupe courte.

          Des slogans publicitaires ornent son bureau tels que : « Une méthode éprouvée sur le terrain 100% efficace », « #balancetonrespect » ou encore : « Non à celles qui disent non ».

         Le bureau ressemble à un cabinet de coach personnel avec un sofa au centre, toute sorte d’objets rappelant le thème du zen, et une boîte de kleenex sur l’accoudoir du sofa. 

        

ELLE. SUIVANT.

Un homme d’une trentaine d’année entre en scène.

LUI. Bonjour.

ELLE. Bonjour. Installez-vous. (Elle lui désigne le sofa.) Monsieur ?

LUI. Régis. Bernard Régis.

ELLE. Enchantée. Je suis Christiane Moelleux.

LUI. Enchanté.

ELLE. Alors, dites-moi ce qui vous amène Monsieur Régis.

LUI. Et bien voilà, pour tout vous dire, je suis célibataire.

ELLE. Ça arrive même aux pires d’entre nous vous savez. Vous avez quel âge ?

LUI. Trente ans.

ELLE. Vous avez déjà eu des relations ?

LUI. Jamais.

ELLE. Jamais, jamais ?

LUI. Jamais, jamais.

ELLE. C’est embêtant.

LUI. C’est pour ça que je suis là.

ELLE. Et vous avez frappé à la bonne porte Monsieur Régis. Bien, on va commencer par établir le bilan de votre éducation. Car croyez le ou non mais l’éducation c’est la clef dans la séduction. C’est d’autant plus vrai quand les femmes vous rejettent.

LUI. Ah bon ?

ELLE. Bien sûr. Dans la plupart des cas de célibat forcé, c’est l’éducation qui pêche. Quand nous aurons remis de l’ordre la dedans, les femmes n’oseront plus vous dire non.

LUI. Toutes les femmes ?

ELLE. Absolument toutes. La méthode que j’ai mise en place a été éprouvée sur le terrain et marche dans 100% des cas. D’ailleurs, je m’engage à ne pas vous rembourser si vous trouvez l’amour, c’est dire.

LUI. Merveilleux.

ELLE. Bon, si j’ai bien compris, vous souffrez d’incompétence amoureuse ?

LUI. C’est ça.

ELLE. Comment vous vous y prenez ?

LUI. Pour faire quoi ?

ELLE. Pour engager une conversation avec une femme.

LUI. Ça dépend du contexte je dirais. De manière générale, je pense que le respect a son importance.

ELLE. Vous avez tout à fait raison.

LUI. J’essaie, dans la mesure du possible, de me montrer toujours avenant et à l’écoute.

ELLE. Je décèle là une première erreur.

LUI. Déjà ? C’est formidable. Vous êtes très forte.

ELLE. Merci. Le problème dans votre cas – vous n’êtes pas le seul, je vous rassure – c’est que vous avez été conditionné. On vous a appris à respecter les femmes. Alors que c’est exactement l’inverse qu’elle attendent de vous. Ne vous blâmez pas, ce sont les ressorts de votre éducation qui s’expriment. Mais vous n’avez pas à traiter les femmes d’égal à égal.

LUI. Ah bon ?

ELLE. Surtout pas. La femme aime être rabaissée. Que l’homme la rassure en lui rappelant en toute occasion sa condition d’être génétiquement inférieur. Pour la faire grimper au rideau, il faut la rabaisser au poteau.

LUI. La rabaisser ?

ELLE. Ou la mépriser si vous préférez, peu importe. Ce que vous devez comprendre, c’est que pour qu’une femme s’intéresse à vous, elle doit sentir le bout de viande qui est en elle et qui réveille vos instincts les plus primaires. Elle doit le comprendre dès le premier échange. Par exemple, dites-moi comment vous aborderiez une femme dans la rue ?

LUI. Je crois que j’essaierais d’être simple. Je lui dirais que je la trouve jolie. Et je préciserais : « sans arrières pensées ».

ELLE. Deux erreurs.

LUI. Lesquelles ?

ELLE. Déjà, vous n’avez pas d’arrière pensée. Ce n’est pas bon. Vous n’aurez aucune chance si vous n’avez pas d’arrière pensée. Les femmes ne s’intéressent qu’aux hommes qui les abordent avec des arrières pensées.

LUI. C’est vrai ?

ELLE. Absolument. Et plus vos arrières pensées seront inavouables, plus vous aurez des chances de succès.

LUI. Et le deuxième problème ?

ELLE. Vous ne l’insultez pas.

LUI. Hein ?

ELLE. Si vous voulez qu’une femme s’intéresse à vous. Qu’elle s’intéresse sincèrement à vous. A votre personnalité. A ce que vous êtes. Qu’elle investisse votre univers. Qu’elle voit en vous le poète qui sommeille. Il faut l’insulter.

LUI. Vraiment ?

ELLE. Copieusement même.

LUI. Si j’avais su.

ELLE. Vous ne pouviez pas savoir mais grâce à ma méthode, de plus en plus d’hommes sont au courant désormais. Et d’après l’INSEE, on déplore de moins en moins de femmes qui rentrent chez elles le soir sans avoir été insultées au moins une fois dans la journée.

LUI. Donc pour aborder une femme, je dois commencer par l’insulter ?

ELLE. Pas dès le premier mot. Il faut faire preuve de finesse. Vous pouvez commencer par l’interpeller en lui disant qu’elle est jolie comme vous l’avez fait. C’est une bonne approche. Mais derrière, faut envoyer la sauce. Quand vous dites à cette femme que vous la trouvez jolie ce n’est qu’un début. La femme, en bonne sournoise qu’elle est, en attend plus de votre part. C’est pourquoi elle risque de vous ignorer. Et faire semblant de ne pas vous avoir entendu. C’est un test. Là, il faut enchainer et lui dire qu’elle pourrait au moins vous dire merci par exemple. Ce qui est la moindre des choses quand même puisque vous avez eu le bon goût de la remarquer.

LUI. C’est bien vrai.

ELLE. Si elle ne vous répond toujours pas, ce qui risque fort d’arriver, vous devez prendre ce silence comme une invitation à aller plus loin. Et c’est précisément là qu’il faut porter l’estocade.

LUI. L’insulter.

ELLE. Vous avez tout compris.

LUI. Je dois lui dire quoi ? Connasse ?

ELLE. Par exemple. Mais à ce stade, il faut vraiment lui montrer qu’elle vous plait, qu’elle est unique pour vous. Vous devez lui faire comprendre qu’elle pourrait bien être la femme de votre vie. Il faut donc être plus percutant et ne pas avoir peur des mots. « Sale pute » est une approche classique du genre mais qui a souvent fait ses preuves. En la traitant ainsi, vous répondez à ses attentes. Vous lui indiquez que vous seriez même prêt à vous ruiner pour elle. Et les femmes aiment que l’on dépense sans compter pour elles.  Vous pouvez aussi bien user du « Suce-moi, salope » qui lui révèle que vous n’avez pas de problème avec votre sexualité.

LUI. C’est peut-être un peu violent quand même non ?

ELLE. C’est encore votre éducation qui parle. Oubliez ce qu’a pu vous raconter votre maman. D’ailleurs, à ce stade de la conversation, elle devrait vous répondre et ainsi vous accorder toute son attention.

LUI. Mais elle risque de m’insulter aussi.

ELLE. Ce que vous devez prendre comme un encouragement. Car voyez vous, la persévérance est l’un des éléments fondamentaux. Les femmes aiment les hommes qui se montrent insistants. Dites vous bien qu’il y a deux catégories d’hommes : les lâches et ceux qui ne lâchent rien. Et les femmes savent faire la différence.

LUI. Je ne suis pas sûr d’être capable d’insulter une femme en publique.

ELLE. Si vous êtes inconfortable avec cette idée, n’hésitez pas à vous entourer d’amis et de l’insulter à plusieurs. Cela gonflera votre confiance tout en lui montrant que vous êtes sociable. Cerise sur le gâteau, une fois qu’elle sera conquise, vous vous éviterez les présentations toujours gênantes des amis puisqu’elle les aura déjà rencontrés.

LUI. C’est sacrément malin.

ELLE. Merci.

LUI. Mais si elle préfère un de mes amis ?

ELLE. Si vous avez peur d’être surclassé par vos amis, n’hésitez pas à faire preuve d’originalité dans vos insultes. Par exemple, si vous savez qu’elle aime la charcuterie, au lieu de lui dire : « Suce-moi, salope » vous pouvez lui dire : « viens gouter mon bâton de berger ». Avec cette métaphore, elle saura que vous êtes un lettré. Un lettré qui a de l’humour qui plus est. Et les femmes aiment les hommes qui les font rire.

LUI. Vous êtes très forte.

ELLE. Merci. Mais comme je vous dis, dans bien des cas, ce qui compte c’est la persévérance.

LUI. J’ai compris. Si elle me répond, je dois continuer à l’insulter, c’est ça ?

ELLE. C’est une option. Mais il ne faut pas abuser de l’insulte. Sinon elle risquerait de penser que vous n’êtes pas l’homme sensible qu’elle a vu en vous jusque là. Pire, elle pourrait même être amenée à penser que vous manquez de finesse. Ce n’est pas ce que vous voulez j’imagine ?

LUI. Bien sur que non.

ELLE. J’en étais sûre. Dans notre exemple, une fois que vous avez capté toute son attention, la femme risque fort de répondre « non » à vos avances.

LUI. Je dois m’arrêter là alors ?

ELLE. Surtout pas. Ne croyez jamais une femme qui vous dit non. Vous vous devez d’insister pour transformer ce « non » en « oui ». Car en réalité, en langage féminin «non» veut dire « oui ».

LUI. Ah bon ?

ELLE. Non.

LUI. Ah je me disais aussi.

ELLE. Ah ah. Je vous ai piégé là. Mon « non » voulait dire « oui ».

LUI. Rolalala c’est très subtil ça, dites donc.

ELLE. Les femmes aiment la subtilité. Il faut juste se mettre à leur niveau. Même si votre ego en prend un coup, n’hésitez pas à rabaisser le votre pour l’ajuster au leur.

LUI. Les femmes ne disent jamais non alors ?

ELLE. AB-SO-LU-MENT JA-MAIS. Les femmes détestent avoir le choix. En les forçant à vous dire oui, vous leur enlevez une belle épine du pied d’ailleurs. Elles vous en seront reconnaissantes.

LUI. Si je peux aider.

ELLE. Bien, je vois que la séance touche à sa fin. La prochaine fois, nous continuerons à explorer les différents types d’approches qui font mouche. Pour préparer cette séance, je vous propose un petit exercice en partant d’ici.

LUI. Je vous écoute.

ELLE. Vous prenez le métro ?

LUI. Non.

ELLE. Exceptionnellement, j’aimerais que vous preniez le métro pour rentrer chez vous.

LUI. D’accord.

ELLE. Bien. Une fois dans le métro, essayez de repérer une femme avec un décolleté.

LUI. Un décolleté ?

ELLE. Ou une jupe. De manière générale, n’importe quelle tenue qui dévoilerait significativement son corps. Toute femme qui met un jupe le matin, souhaite convoquer le regard des hommes à l’endroit de son entrejambe. C’est une invitation claire et franche.

LUI. Vous êtes sûre ?

ELLE. Certaine. D’ailleurs, si je ne connaissais pas votre problème, je serais vexée puisque pas une fois vous n’avez porté votre regard sur mes jambes.

LUI. Oh excusez moi. Je suis confus. Je pensais…

ELLE. (Elle le coupe.) Ce n’est pas grave mais pensez-y la prochaine fois maintenant que vous savez.

LUI. Je n’y manquerai pas.

ELLE. Bien. On revient à l’exercice. Quand vous aurez repéré une femme vêtue de son carton d’invitation, rapprochez vous d’elle. Lentement. Puis commencez à vous frottez légèrement contre son corps. Tout en douceur. L’air de rien.

LUI. Sans lui parler ?

ELLE. Surtout pas. C’est peut-être un peu tôt pour vous, mais cet exercice exige une grande finesse : Ce sont vos corps qui doivent s’exprimer. D’ailleurs, il y a fort à parier qu’elle ne dise rien non plus.

LUI. Ce que je dois prendre comme un encouragement.

ELLE. Vous apprenez vite.

LUI. Vous êtes une bonne enseignante.

ELLE. Merci. Dans cette approche physique, n’hésitez pas à mettre en avant vos parties génitales.

LUI. Mais des gens dans le métro vont peut-être réagir ?

ELLE. C’est possible. Mais cela ne doit en aucun cas vous perturber. Dites vous bien que ceux qui réagissent sont des jaloux qui n’ont pas votre courage.

LUI. Et si elle me gifle ?

ELLE. Ce sera sa manière à elle d’entrer physiquement en contact avec vous. Ce qui est une bonne chose. Dans ce cas, je préconise de lui faire une « James Bond ».

LUI. Une « James Bond » ?

ELLE. Quand on le gifle, James Bond embrasse. Parce qu’il a compris ce que veulent les femmes. Il sait qu’il n’y a aucune raison qu’une femme lui résiste. C’est précisément cette assurance qui le rend si séduisant. Donc en cas de gifle, paf vous lui fourrez votre langue dans le gosier sans lui demander son avis.

LUI. (Enjoué.) D’accord.

ELLE. Parfait. Vous verrez que nous n’aurons pas besoin de beaucoup de séances pour faire de vous l’homme que les femmes attendent Monsieur Régis. Vous avez là déjà quelques armes pour les faire succomber.

LUI. (Se lève et lui prend la main, très enthousiaste, il lui secoue énergiquement la main.) Merci Madame Moelleux. Du fond du cœur merci. Je me sens déjà mieux. Mieux préparé à affronter les femmes.

ELLE. Et j’en suis fort aise.

Il continue de lui secouer énergiquement la main.

LUI. Vraiment merci. Ah si j’osais. Aller tiens j’ose.

Il l’embrasse sur la joue. Il commence à la toucher un peu partout.

ELLE. (Restant maître d’elle-même) Monsieur Régis, ne vous trompez pas de cible.

 Il la touche de plus en plus en continuant de la remercier.

LUI. Merci. Merci pour tout. Mais laissez-moi vous montrer à quel point je vous suis reconnaissant.

Il essaie de l’embrasser sur la bouche.

ELLE. Je vois bien mais ce n’est pas convenant. Et contraire à la déontologie.

LUI. Aller. Vous n’allez quand même pas refuser ma gratitude.

Il recommence.

ELLE. Monsieur Régis j’ai dit non !

 LUI. Ce qui veut dire oui. Oh oui. Redites moi non Christiane.

Il est de plus en plus insistant jusqu’à ce qu’elle explose.

ELLE. Cette fois j’ai dit stop !

Elle le gifle violement. Un temps. Il l’embrasse de force.

 ELLE. Noooooooooooon…

RIDEAUX

Tristan MAUSURGA 

5 mars 2018 

 

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