SARTRE AVAIT RAISON

SARTRE AVAIT RAISON

Personnages

(par ordre d’entrée en scène)

JOSEPHINE CLARISSE

BERNARD CLARISSE, mari de Joséphine

NICOLE CLARISSE, mère de Bernard

NORBERT DELACROIX, ami d’enfance de Marion

MARION CLARISSE, fille de Joséphine et Bernard

ARTHUR, compagnon de Marion

ANTONIO, compagnon de Marion

  Paris. Appartement bourgeois au cœur du XVIème arrondissement. La décoration doit être fournie. Une cuisine ouverte sur une salle à manger elle-même ouverte sur un salon. Joséphine prépare le diner. On entend en fond une émission de France Inter consacrée au thème du polyamour.

  Une montagne de courrier non ouvert doit reposer sur la console de l’entrée.

  Un roman sur le polyamour traine sur la table basse du salon.

  Un moment doit s’écouler durant lequel on entend distinctement l’émission de radio : « Oui Patrick, c’est LA petite bombe littéraire dont tout Paris parle en ce moment. Un chef d’œuvre publié aux éditions Grasset dont le titre est : « Un plus un égal trois ». Inutile de vous dire que ce livre a pris toute la lumière de cette rentrée littéraire. Ce qui est d’autant plus remarquable puisqu’il s’agit du tout premier roman de Camille Desjours. Une auteure dont on ignore tout pour le moment mais qui nous livre un roman puissant au sujet original : Le polyamour. Le livre retrace avec finesse l’histoire d’amour vécue par l’auteure avec deux hommes à la fois. Un roman autobiographique donc, qui se positionne comme l’un des favoris pour le Goncourt. Alors ce qui interpelle dans ce livre, Patrick, ce n’est pas tant le sujet, qui nous rappelle au bon souvenir de Jean-Paul Sartre, mais plutôt la réflexion sous-jacente qu’il nous impose à tous : sommes nous fait pour la monogamie ? Camille Desjours, qui se montre particulièrement discrète depuis la publication de son livre, nous fait l’honneur de venir nous parler de son roman. Aussi je vous demande de … »

  On entend la porte d’entrée s’ouvrir et se claquer fortement. Bernard pose sa veste sur le porte-manteau et regarde nonchalamment le courrier qu’il vient de récupérer avant de le délaisser, non ouvert, sur la montagne prévue à cet effet.

  Le volume de la radio doit diminuer sans pour autant être coupé.

 ACTE I

 JOSEPHINE. C’est toi mon amour ?

Silence

BERNARD. (Entrant dans la cuisine, sur un ton cassant.) Qui veux-tu que ce soit ?

JOSEPHINE. Mais personne mon amour. C’est une manière comme une autre d’engager la conversation.

BERNARD. Parce qu’on est obligé d’engager une conversation quand on se retrouve maintenant ? Ça fait pourtant des années que j’essaie de t’initier au concept de la conversation silencieuse.

JOSEPHINE. (Ne se laissant pas démonter.) Et moi à celui du silence éloquent. (Cynique.) C’est ce qui fait de nous de si formidables communicants mon amour.

BERNARD. Pour ce que j’en pense de la communication…

Un temps. Bernard observe Joséphine s’afférer en cuisine. Il jette un œil attentif sur le plat en cours de préparation. Il est visiblement dubitatif.

BERNARD. Tu te mets à la cuisine toi maintenant ?

JOSEPHINE. Nouvelle cuisine, nouvelle cuisinière.

BERNARD. Qu’est ce que tu prépares ?

JOSEPHINE. Un filet mignon en croûte au Boursin.

Il est de plus en plus dubitatif. Un temps.

BERNARD. Tu sais, je n’étais pas contre l’idée du traiteur moi.

JOSEPHINE. On fait toujours appel à lui. Pour une fois, j’ai eu envie de tout préparer moi-même. Et puis ça nous évitera les sarcasmes de ta mère qui va encore me reprocher de ne pas me servir de ma « cuisine de professionnel ».

BERNARD. Mais si tu te rates, tu t’exposes là…

JOSEPHINE. Raison de plus pour ne pas me perturber. Arrête de traîner dans mes pattes.

Il s’éloigne. Elle jette un œil à la montagne de courrier.

JOSEPHINE. Et sinon, tu as relevé le courrier ?

BERNARD. Oui.

JOSEPHINE. Tu l’as ouvert ?

BERNARD. A ton avis ?

JOSEPHINE. Tu sais qu’à la base, le courrier n’a pas de vertus décoratives. Un jour ou l’autre on va avoir des problèmes à force de le laisser traîner comme ça. Je pensais que l’histoire de ce député souffrant de phobie administrative allait t’ouvrir les yeux. A peine quinze jours au gouvernement et hop « couic-couic » le député, juste parce qu’il n’ouvrait pas son courrier. Avoue que c’est quand même dommage. Comment il s’appelait déjà ? Thevenot… Thevenet…

BERNARD. (Il la coupe.) Thomas Thevenoud. Content de voir que tu me compares à des gauchistes maintenant.

JOSEPHINE. Il n’empêche que je ne comprends pas pourquoi tu délaisses ton courrier comme ça ? C’est quand même étonnant. Surtout venant d’un notaire. Vous avez l’habitude de ce genre de chose, non ? Tout le monde n’a de cesse de me répéter qu’il n’y a pas plus appliqué que toi dans ton métier. Que chaque problème, chaque courrier, est toujours traité dans la journée. Alors pourquoi tu ne fais pas pareil à la maison ?

BERNARD. Justement parce que c’est ce que je fais toute la journée figure-toi. Et quand je rentre ici, je n’ai pas envie de me farcir un deuxième service. Tout ce que je demande, c’est un peu de tranquillité et ma compote pomme-châtaigne.  Tu peux comprendre ça ?

JOSEPHINE. Mais bien sûr mon amour. (Lui désignant la compote posée sur la table avec une petite cuillère.) Elle est là.

BERNARD. (Se dirigeant vers sa compote et commençant à la déguster.) Merci.

Un temps. Elle se remet à sa cuisine. On entend toujours la radio en bruit de fond.

BERNARD. On peut baisser le son ? Parce que j’ai la tête grosse comme une citrouille.

JOSEPHINE. (Elle baisse le volume de la radio.) Si tu veux, il y a de l’aspirine dans mon sac. Tu peux mettre la table s’il te plaît ?

BERNARD. Déjà ? Il est à peine sept heures. On a peut-être un peu le temps là, non ?

JOSEPHINE. Ce sera fait mon amour. Et puis j’ai envie que tout soit parfait. Ça fait deux ans qu’elle est partie. Après tout ce temps, notre fille mérite bien un accueil digne de ce nom. Avec les petits plats dans les grands.

BERNARD. Ça va. Ça va. On est combien en tout ?

JOSEPHINE. Et bien… (Elle compte sur ses doigts.) Nous deux. Plus ta mère. Marion et ses deux copains… Et Norbert, ça fait sept. Tu as déjà les couverts sur la table.

BERNARD. (Il commence à mettre la table.) Il vient Norbert finalement ?

JOSEPHINE. Oui, il m’a appelé ce matin pour confirmer.

BERNARD. Tu es sûre que c’est une bonne idée de l’avoir invité ?

JOSEPHINE. Mais oui voyons. Ils se connaissent depuis tout petits avec Marion. Je suis sûre que ça lui fera plaisir de le revoir.

Il fait tomber des couverts sur le sol.

BERNARD. Merde.

JOSEPHINE. Qu’est ce qui se passe ?

BERNARD. Rien. J’ai fait tomber des couverts.

JOSEPHINE. Fait attention. C’est l’argenterie de notre mariage.

BERNARD. Oui bah, je m’inquiète plus pour le parquet que pour notre mariage. Qu’est ce qu’on disait ?

JOSEPHINE. Que ça va faire plaisir à Marion de revoir son ami d’enfance.

BERNARD. Je ne doute pas que cela lui fasse plaisir, quoi que… Non ce qui me fait peur, c’est plus la porte qu’il risque de se prendre le Norbert.

JOSEPHINE. Quelle porte ?

BERNARD. Celle qu’il va nécessairement se prendre en arrivant ici, pensant à tort, après tout ce que tu lui as raconté, que notre fille n’a d’yeux que pour lui depuis toute petite.

JOSEPHINE. Et qui te dit que ce n’est pas vrai ?

BERNARD. Son métier.

JOSEPHINE. Et bien quoi son métier ? Qu’est ce qu’il a son métier ? Il est très bien son métier. Il fait le même que toi. Marion sera en terrain connu.

BERNARD. Quand tu vois l’intérêt qu’elle porte à ce que je fais, je ne suis pas convaincu qu’un notaire la transcende.

JOSEPHINE. Elle a vingt-sept ans maintenant. En deux ans, elle a dû murir. Je suis certaine qu’elle ne ressemble plus en rien à la petite fille timide qui est partie et qu’elle est revenue la tête pleine de projets. Comme fonder une famille par exemple. Alors je me dis qu’un petit coup de pouce parental pour lui trouver une âme sœur ne peut pas faire de mal. Et puis tu l’aimes bien Norbert non ?

BERNARD. Faudrait déjà qu’il lui plaise à elle. De ce que je me souviens, ce n’était pas vraiment le cas avant son voyage. Elle l’a toujours trouvé aussi lourd qu’une enclume.

JOSEPHINE. Les choses ont peut-être changé.

BERNARD. A ce niveau là : R.A.S. Il est toujours aussi chiant. Et en collaborateur, je ne t’en parle même pas. Aussi efficace qu’une passoire sans trou.

JOSEPHINE. Ça tombe bien, il ne travaille plus pour toi. Mais comme tu l’as sous entendu, c’est à ta fille qu’il doit plaire.

BERNARD. Soit. Mais je te préviens, s’il vient encore m’emmerder avec ses histoires de chasse à courre, je sors à la fois de mes gonds et de la pièce. C’est à cause de jeunes comme lui que le notariat est un milieu de vieux. (Un temps.) C’est samedi en plus. Tiens, je te parie qu’à peine arrivé, il va nous gonfler avec ses histoires de clébards et de cerfs. Je vais me prendre un tranquillisant moi. Ça vaudra mieux.

Il s’approche du bar et se sert un grand verre de whisky. Elle sort des glaçons du congélateur et lui met directement dans son verre.

BERNARD. Merci.

Il s’assoit dans le canapé. On frappe à la porte.

JOSEPHINE. Tu peux aller ouvrir s’il te plait ? Ça doit être ta mère.

Il ne bouge pas. On frappe plus fort.

JOSEPHINE. Qu’est ce que tu attends ? Tu vois bien que je suis occupée.

BERNARD. Elle va bien finir par se souvenir qu’elle a un double des clefs.

On frappe encore plus fort.

BERNARD. Apparemment non… La vieillesse est un naufrage…

On entend la porte s’ouvrir. Nicole entre dans le living.

NICOLE. Vous savez que si je frappe sur votre porte, ce n’est pas pour la raboter ?

BERNARD. (Cynique.) Bonjour maman, ça nous fait plaisir de te voir. Tu vas bien ?

NICOLE. Qu’est ce qu’il me fait celui là ? Il faut se dire bonjour maintenant quand on se retrouve ? On s’est croisé ce matin en plus.

JOSEPHINE. C’est une manière comme une autre d’engager la conversation Nicole.

NICOLE. Pour ce que j’en fais des manières moi Joséphine… Alors, est ce que quelqu’un peut m’expliquer pourquoi j’ai dû poireauter devant la porte comme sur un quai de gare? Vous savez pourtant que j’ai les articulations fragiles.

BERNARD. Comme tu n’ignores pas que si on t’a donné des clefs, c’est justement pour éviter d’avoir à se lever à chaque fois que l’envie te prend de venir nous raboter la porte.

NICOLE. Personne ne vous a forcé à acheter l’appartement en dessous du mien que je sache.

BERNARD. Ah mais si ! Ta succession maman. Ta succession.

NICOLE. Ma succession ? Qu’est ce qu’elle vient faire ici ma succession ?

BERNARD. C’est simple. Le jour de ton trépas, par la grâce de ta succession, le duplex ne nous coûtera que le prix du trou dans le plafond.

NICOLE. (Elle lui sourit.) Il est trop tard pour avorter de toi mais je peux encore le faire avec tes plans mon chéri.

BERNARD. Fais vite alors car il ne te reste plus beaucoup de temps. Tes articulations ont déjà un pied dans la tombe apparemment.

JOSEPHINE. (Elle les coupe.) Stop. Par pitié, ce soir j’aimerais bien qu’on évite vos joutes verbales qui mettent tout le monde mal à l’aise.

Un temps.

BERNARD. (A Nicole) Et depuis quand tu arrives avec une demi-heure d’avance ? Tu serais plutôt du genre à te faire attendre d’habitude.

NICOLE. Les horaires convenus sont bons pour les gens convenants. Et si je peux passer encore un peu plus de temps avec mon fils bien aimé, je ne vais pas me priver… (Elle se dirige vers Joséphine.) Comment tu vas Joséphine ? Tu te mets à la cuisine toi maintenant?

JOSEPHINE. Avec cette nouvelle cuisine, je me sens pousser des ailes de cuisinière.

NICOLE. (Elle observe la préparation en cours. Un temps. A Bernard) Il n’était pas disponible le traiteur ?

BERNARD. Je n’en sais rien maman. Mais je trouve ça très bien que José s’essaie à la cuisine. Alors ne va pas me la décourager tu veux.

NICOLE. Oh mais loin de moi cette idée. En tout cas, c’est étrange qu’un plat d’apparence si répugnante puisse sentir si bon. Qu’est ce que c’est Joséphine ?

JOSEPHINE. Un filet mignon en croûte au Boursin.

NICOLE. Du Boursin. Tiens donc. Tu as bien raison Joséphine : pourquoi s’enquiquiner à travailler des produits nobles quand on peut cuisiner avec du fromage industriel ?

JOSEPHINE. Je sais bien ce que vous pensez Nicole, mais c’est le plat préféré de Marion.

NICOLE. Ah. Si c’est par philanthropie maternelle, je veux bien faire le deuil de mon plaisir gustatif le temps d’une soirée alors.

BERNARD. Tu veux boire quelque chose maman ?

NICOLE. Pourquoi pas, tient. Un whisky si tu as ? Sans glace merci.

BERNARD. Pas besoin de préciser. Depuis qu’on habite en dessous de chez toi, le seul récipient qui est toujours plein quand tu quittes cet appartement c’est le bac à glaçons.

NICOLE. Quand on est capable de bourrer un filet mignon de Boursin, on est bien capable de mettre de la glace dans son whisky. Alors je préfère préciser.

Il lui tend son verre.

NICOLE. Merci. Et sinon tu as lu le bouquin que je t’ai offert ?

BERNARD. On ne peut pas dire que ça a été facile mais oui.   

NICOLE. Qu’est ce que tu en as pensé ?

BERNARD. La vision idéaliste d’une génération en quête de sens qui continue de se perdre dans une recherche effrénée du plaisir.  

NICOLE. Si tu trouves un sens à ta vie dans le déplaisir, tant mieux pour toi mon fils. Mais ne va pas reprocher aux autres de chercher le bonheur.
BERNARD. Ce n’est pas ce que je dis. Si la remise en cause de la version classique du couple monogame est intéressante, je la juge utopique et un brin immature voilà tout.

JOSEPHINE. C’est marrant, ils parlaient justement de ce bouquin sur l’émission de France Inter que j’écoutais quand tu es arrivé. Ils parlaient même de révolution sexuelle. Pour moi c’est juste une question de mode. Aujourd’hui on critique la monogamie et demain on l’encensera à nouveau.

NICOLE. La remise en cause de la monogamie ne date pas d’hier. Le problème, c’est que ce genre de courant perturbe les croyances fondamentales. Pour ma part, je pense aussi que l’amour peut être pluriel. Pourquoi se cantonner à une seule personne ?

BERNARD. (En regardant sa femme.) C’est déjà compliqué de gérer une relation à deux alors à plusieurs. Très peu pour moi, merci.

JOSEPHINE. J’espère bien.

BERNARD. Aucun risque ma chérie, vu l’énergie que tu me pompes au quotidien.

JOSEPHINE. Et puis « polyamour ». Ce terme est vraiment tiré par les cheveux. D’ailleurs, si j’ai bien compris, c’est un mélange de grec et de latin.  Ça témoigne bien de la personnalité brouillonne et volage de ces gens.

NICOLE. Ou inventive. Marion n’est pas là, à propos.

BERNARD. Pourquoi « à propos » ?

NICOLE. Comment ça ?

BERNARD. Tu demandes si Marion n’est pas là, (Il mime les guillemets.) « à propos ». Donc je te demande : à propos de quoi ? Les mots ont un sens maman.

NICOLE. A propos de quoi ? A propos de quoi ? Mais à propos de rien, je disais ça comme ça. On parlait de relations amoureuses, ça m’a fait penser à elle c’est tout.

JOSEPHINE. Elle n’est pas encore arrivée. Elle doit venir avec deux amis qu’elle a rencontrés pendant son voyage.

BERNARD. C’est un peu bizarre ça d’ailleurs. Qu’elle vienne avec « deux amis ».

JOSEPHINE. Je trouve ça très bien moi. Qu’elle ait réussi à se faire des amis sur place et qu’elle décide de nous les présenter. Elle qui est si discrète d’habitude. C’est vrai ça, on ne sait jamais rien de sa vie. Alors pour une fois qu’il lui prend l’envie de nous présenter ses amis, je ne vais pas bouder mon plaisir.

BERNARD. D’accord, mais ça va peut-être perturber tes plans pour ce soir…

NICOLE. Quels plans ?

BERNARD. Figure-toi que mon épouse machiavélique s’est mise en tête de caser notre fille.

NICOLE. Et ?

BERNARD. Et elle a invité Norbert dans l’espoir de les voir concrétiser ensemble son affaire.

NICOLE. Norbert ? Je ne le connais pas celui-là.

JOSEPHINE. Mais si Nicole, Norbert. Son ami d’enfance qu’elle a rencontré à la petite école. Vous savez bien.

NICOLE. Ça ne me dit rien.

JOSEPHINE. Mais si voyons. Le fils Delacroix. L’ancien collaborateur de Bernard.

NICOLE. Ah lui. (A Bernard) Mais ce n’était pas un idiot celui-là ?

BERNARD. Je n’ai jamais dit ça.

NICOLE. Non c’est vrai. D’aussi loin que je me souvienne tu disais qu’il était « plus prêt d’inventer le presse-purée que de rédiger une clause sans connerie ».

BERNARD. Disons qu’il a ses propres talents.

NICOLE. Ahhh. La sempiternelle confraternité des Notaires. Vous êtes même prêts à couvrir les médiocres. Tu pourrais assumer ce que tu penses pour une fois… Mon fils, ce père courage.

BERNARD. Ma mère, cette femme volage.

NICOLE. Pas au point d’aller chafouiner avec Norbert. J’ai des principes quand même.

BERNARD. Je croyais que tu n’avais pas d’âge ?

NICOLE. Moi oui. Mais lui, il n’a pas trente ans qu’on lui en donnerait facilement cinquante. Le pauvre. Il parle que de chasse en plus. Au mariage du petit-fils de Maurice, il ne m’avait pas lâché du cocktail avec ses histoires de cerfs. Et c’est à lui que vous avez pensé pour Marion ? Tu ne penses pas que que si ça avait dû se faire, ça ferait longtemps que…

BERNARD. (Il la coupe.) Moi oui. Mais José non. Et tu la connais, quand elle a une idée en tête …

NICOLE. Au moins elle a des idées. Parce que lui…

JOSPHINE. Enfin Nicole. C’est un garçon très intelligent. On ne fait pas les études qu’il a fait sans être brillant.

NICOLE. Tu sais ce que je pense des études Joséphine. Elles ont été inventées pour donner une occupation aux gens dénués de talent. Alors forcément Norbert y a trouvé son compte…

BERNARD. (Il la coupe.) Bon maman, on ne va pas tergiverser des heures sur Norbert.

JOSEPHINE. Et puis on ne sait jamais, il s’en passe des choses en deux ans. Les gens changent.

NICOLE. En tout cas, vous voir jouer les entremetteurs avec votre fille, ça ne manque pas de piquant. Je ne suis pas certaine de l’issue, mais la soirée s’annonce divertissante. Même si je pense que votre fille est assez grande pour se débrouiller toute seule.

BERNARD. Tout le monde n’a pas le même talent que toi pour les relations amoureuses maman.

NICOLE. Ce n’est pas faute d’avoir essayé de te le transmettre.

JOSEPHINE. Et je suis bien aise que vous ayez échoué sur ce terrain là Nicole.

On frappe à la porte. Bernard se lève pour aller ouvrir. Entre Norbert, tiré à quatre épingles avec un manteau Barbour. Le gendre idéal.

BERNARD. Ah Bonjour Norbert. Tu vas bien ?

NORBERT. Bonjour Bernard. Très bien et vous ?

BERNARD. Ça va. Mais entre, ne reste pas sur le palier comme ça. Tiens, donne-moi ton manteau.

NORBERT. (Très fier.) Mon Barbour vous voulez dire ? Je l’ai acheté cet après-midi à une brocante organisée par le relais de chasse sur notre domaine de Fontricoult. Vraiment pas cher en plus. Un vrai coup de fusil. Je n’en suis pas peu fier.

BERNARD. (Exaspéré.) C’est ça, c’est ça. Entre.

Ils entrent dans le living.

JOSEPHINE. Ah. Norbert. Comment vas-tu ? Ça me fait plaisir de te voir.

NORBERT. Moi aussi. Merci beaucoup de m’avoir invité Joséphine.

JOSEPHINE. C’est normal voyons. Après tout, tu es un ami d’enfance de Marion. Je suis sûre qu’elle sera ravie de te revoir.

NORBERT. Ah parce qu’elle n’est pas au courant ?

NICOLE. Elle n’est pas au courant en plus ?

NORBERT. Comment ça « en plus » ?

JOSEPHINE. (Ignorant sa question.) Tu es toujours célibataire au moins ?

BERNARD. Joséphine…

JOSEPHINE. Quoi Joséphine ? Je m’informe c’est une manière…

BERNARD. (Il la coupe.) … comme une autre d’engager la conversation. Je sais. Tu vois le problème avec toi José, c’est que tu choisis toujours la mauvaise manière d’engager une conversation, jamais l’autre.

NORBERT. Mais ça ne me dérange pas du tout Bernard. Pour vous répondre Joséphine, oui je suis toujours célibataire. Un vrai vieux garçon. (Il rit, seul.)

Le téléphone de Bernard vibre. Il se met à pianoter dessus, l’air absent.

NICOLE. Voilà qui va la ravir à coup sûr.

NORBERT. Comment ?

JOSEPHINE. Rien. Assieds-toi. Tu veux boire quelque chose ?

NORBERT. Je vais prendre la même chose que vous.

BERNARD. Whisky ?

NORBERT. Parfait. Avec de la glace s’il vous plait.

NICOLE. Ça m’aurait étonné ça…

NORBERT. Vous dites ?

Bernard arrête de pianoter sur son téléphone et le range dans sa poche.

NICOLE. Que je ne suis pas étonnée par le fait que tu noies ton whisky dans l’eau.

NORBERT. Ah bon ? Pourquoi ?

BERNARD. Parce que ma mère a une tendance particulière à juger les gens en fonction de ce qu’ils mettent dans leur verre.

NORBERT. Ah. Et alors ? J’ai tout bon avec le whisky on the rocks ? (Il prononce cette dernière phrase avec un accent anglais médiocre.)

NICOLE. Pas vraiment non. Mais personne n’est parfait n’est ce pas ? Alors comme ça, toi aussi tu es notaire ?

NORBERT. Oui. Enfin non.

NICOLE. Comment ça ? Tu l’es ou tu ne l’es pas ?

NORBERT. Je viens d’avoir mon diplôme, mais pour avoir le statut de Notaire, il faut s’associer et être nommé par le garde des sceaux. Donc je ne suis pas encore associé.

NICOLE. Tu veux dire que tu n’es pas associé tout court.

NORBERT. Hein ?

NICOLE. Tu as dit que tu n’es pas « encore » associé. Comme si le fait de devenir associé était une évidence. Or, ce n’est pas si évident si je ne m’abuse. (En regardant Bernard.) Les mots ont un sens Norbert…

NORBERT.

JOSEPHINE. Laissez le tranquille Nicole. Vous voyez bien que vous le mettez mal à l’aise.

NICOLE. Pardon Norbert. Je n’ai aucune manière. Tu disais que tu étais célibataire alors? C’est fascinant ça. Raconte-nous un peu.

NORBERT. (Hésitant, ne sachant plus sur quel pied danser.) Et bien… Oui. Enfin je n’ai personne. Pas en ce moment.

JOSEPHINE. C’est quand même étonnant. Un grand et beau garçon comme toi. Les filles ne savent pas ce qu’elles perdent j’en suis sûre.

NICOLE. Avant qu’elles le perdent, faudrait déjà qu’il les trouve.

BERNARD. Maman…

NICOLE. Pardon Norbert. Je suis incorrigible. Je dis toujours ce que je pense.

On frappe à la porte.

NICOLE. Tiens c’est peut-être ton futur qui frappe à la porte Norbert.

BERNARD. (Allant ouvrir la porte.) Maman, j’aimerais que pour une fois tu te tiennes.

NICOLE. Et mon droit d’importuner ? Tu en fais quoi de mon droit d’importuner ?

BERNARD. Importune qui tu veux chez toi, mais abstiens toi chez nous, tu seras gentille.

NICOLE. (A Norbert) Il est strict.

NORBERT. Et encore, vous n’avez pas travaillé sous ses ordres.

NICOLE. Je vais te dire une bonne chose mon petit : je préférerais encore rentrer dans les ordres plutôt que de travailler sous les siens.

BERNARD. (En off, de l’entrée.) Je t’entends maman.

NICOLE. Il faut que je me refasse une beauté moi. Où sont les toilettes pour dames ?

BERNARD. (En off, de l’entrée.) Au même endroit que la semaine dernière maman.

Nicole quitte la pièce pour aller aux toilettes pour dames.

 

 ACTE II

 Entre dans le living Marion, accompagnée de Bernard.

JOSEPHINE. (Très enthousiaste, la prenant dans ses bras.) Ma fiiiiiiillllle ! Te voilà enfin revenue. Qu’est ce que je suis heureuse de te revoir. Tu m’as tellement manqué, si tu savais. (Elle se détache et l’observe.) Regarde-moi un peu. Quelle femme tu es devenue ! Tu as changé, c’est fou.

MARION. (Gênée par l’attitude de sa mère.) Maman. Arrête, s’il te plait.

JOSEPHINE. Alors quoi ? On ne peut plus dire à sa fille qu’elle est belle et qu’elle nous a manqué ?

MARION. Si mais tu n’es pas obligée de me coller comme ça.

JOSEPHINE. Toujours aussi ronchon à ce que je vois.
MARION. Non mais je ne suis plus une petite fille.

BERNARD. Et tes deux copains ? Tu ne devais pas venir avec deux copains ?

MARION. Ils vont arriver. Arthur attend Antonio à l’aéroport et ils viennent ensemble après. Ils ne devraient pas tarder normalement.

BERNARD. Bon et bien on va prendre l’apéritif, ça les fera venir. D’ailleurs on avait déjà commencé. (Il désigne le canapé.) Assieds-toi. On va ouvrir une bouteille de champagne. Ce n’est pas tous les jours que notre fille unique, en voyage autour du monde depuis deux ans, nous fait l’honneur de nous rendre visite.

Il sort chercher une bouteille de champagne.

MARION. (Apercevant Norbert.) Tu es là toi ? Maman ne m’avait pas dit que tu serais là. Tu vas bien ?

NORBERT. Salut Marion. Ça va super et toi ? Je croyais que tu étais au courant. J’ai croisé ta mère hier sur le marché qui m’a dit que tu étais de passage à Paris et elle m’a proposé de venir dîner. J’espère ne pas troubler ces retrouvailles familiales.

Bernard revient avec une bouteille de champagne et cinq coupes.

MARION. Ah mais non. Pas de tout. Au contraire, ça me fait plaisir de te voir.

Joséphine regarde Bernard avec un air triomphant.

MARION. Qu’est ce que tu deviens ? Toujours dans le notariat ?

NORBERT. Oui mais je ne travaille plus chez ton père maintenant. Je suis dans le centre.

JOSEPHINE. Et maintenant tu es sur de bons rails. Ta voie est toute tracée. Tu n’as plus qu’à travailler et te faire ta place au soleil comme Bernard.

BERNARD. « Plus qu’à … » Comme si c’était si simple… (Il commence à déboucher la bouteille, le bouchon saute et il asperge abondamment Norbert.) Merde. Qu’est ce qui m’a fichu un bouchon de champagne pareil ? Ce n’est pas vrai ça. Je suis désolé Norbert.

NORBERT. Ce n’est rien. Ne vous inquiétez pas. Ça ne tache pas.

JOSEPHINE. Mais regarde-toi, tu es tout mouillé. Toi qui était si élégant. Bernard, tu veux bien me nettoyer tout ça pendant que je m’occupe de Norbert ?

Ils sortent tous les trois.

MARION. (Les voyant partir.) Je peux t’aider maman ?

JOSEPHINE. Non. Non. Reste assise. On arrive tout de suite.

Marion reste seule sur scène et commence à observer la pièce. Au bout d’un moment, elle tombe sur le roman consacré au Polyamour posé sur la table. Elle le prend, le regarde étrangement et commence à le feuilleter. Nicole entre en scène.

NICOLE. Ahhh. Mais elle est arrivée. (Découvrant le champagne renversé.) Qu’est ce qui s’est passé ici ?

MARION. Papa a fait du papa. Il a oublié la nature gazeuse du champagne avant d’en répandre un peu partout. Mais surtout sur Norbert.

NICOLE. On voit bien que ce n’est pas lui qui paie son champagne ! Enfin. Comment tu vas ma petite fille ? (Elle l’embrasse.)

MARION. Je n’ai jamais été aussi heureuse.

NICOLE. C’était comment ce voyage alors ?

MARION. Comme un rêve éveillé. Je ne sais pas trop par où commencer …

NICOLE. Tu n’as qu’à commencer par tes deux chéris. Ça m’intéresse plus que tes histoires de cochon-dinde péruviens.

MARION. Chhhhh. Moins fort. Ils pourraient t’entendre.

NICOLE. Et alors ? Ce n’est pas pour tout leur dire que tu es là ?

MARION. Si. Mais j’ai changé d’avis.

NICOLE. Hein ? Ne me dis pas que tu te dégonfles. Pas au dernier moment.

MARION. Je n’y arriverai pas mamie. Pas ce soir. C’est trop de pression. Je préfère profiter de la soirée pour vous retrouver. On verra après pour la grande révélation.

NICOLE. Trop de pression. Comme tu y vas. Ce n’est pas la mer à boire non plus.

MARION. Non. Mais révéler de but en blanc à ses parents qu’on partage sa vie avec deux garçons et qu’on les aime tous les deux, il y a mieux comme retrouvailles après deux ans d’absence. Ça va faire l’effet d’une bombe. Ils ne vont pas comprendre. Je suis sûre qu’ils n’ont jamais entendu parler du polyamour d’ailleurs. Et je n’ai pas envie de passer la soirée à me justifier.

NICOLE. Tu sais ce que je pense de tes parents et de l’étroitesse de leur ouverture d’esprit mais ils ne sont pas idiots non plus. Pas toujours en tout cas… Enfin ta mère. Parce que l’autre…

MARION. J’ai compris mamie.

NICOLE. Quoi qu’il en soit, ils sauront faire la part des choses. Tu aimes deux garçons. Et alors ? La belle affaire. Ils ne vont quand même pas te clouer au pilori pour ça.

MARION. Je n’y arriverai pas.

NICOLE. Ne fais pas la même erreur que moi. J’ai toujours regretté de ne pas avoir eu le courage de tout dire à mes parents de leur vivant.

MARION. Je sais que tu as raison. Et je te promets que je vais leur dire. Mais je préfère attendre le moment opportun.

NICOLE. C’est ce soir le moment opportun. C’est quand la remise du Goncourt ?

MARION. La semaine prochaine.

NICOLE. Tu vois bien que tu es coincée. Parce que je ne suis pas certaine qu’il soit très facile pour un lauréat du Goncourt de rester dans l’anonymat. A moins que tu n’aies envie de faire une « Romain Gary ».

MARION. Je ne suis pas obligée d’y aller.

NICOLE. Ça, c’est totalement exclu. Tu t’apprêtes à recevoir la plus prestigieuse des récompenses littéraires et tu serais capable de bouder l’honneur public que tu mérites ?

MARION. Si ça peut m’éviter un esclandre familial, oui.

NICOLE. Donc tu préfères qu’ils l’apprennent de la bouche d’un journaliste ? Là, tes parents ne comprendront pas. Et moi, je ne pourrais plus rien pour toi, parce que cette fois je comprendrais qu’ils ne comprennent pas.

MARION. Pas ce soir mamie.

NICOLE. Ecoute moi bien ma petite-fille. C’est simple : soit tu leur dis tout ce soir. De la manière que tu veux, mais tu leur dis tout. Soit c’est moi qui le fais. En tout cas, ils ne s’endormiront pas ce soir sans savoir que toi tu dors à trois.

MARION. Mamie tu veux bien me laisser gérer ça à ma manière s’il te plait ?

NICOLE. Les manières c’est pour les gens maniérés.

MARION. Pourquoi tu fais ça ?

NICOLE. Aussi invraisemblable que cela puisse paraître : parce que je ne te veux que du bien. Parce tes parents ont le droit de savoir qui tu es vraiment. Parce que tu as écrit l’un des plus beaux romans autobiographiques qu’il m’ait été donné de lire et qu’ils ont le droit de savoir comment tu vis.

MARION. Je suis morte de trouille à l’idée de tout leur dire mamie. (Apercevant Bernard qui revient sur scène.) Papa revient. Ne dit rien s’il te plaît mamie.

NICOLE. (Tout bas à Marion.) Ce sera toi ou moi…

Bernard revient sur scène. Muni d’un balai et d’un seau – il commence à nettoyer le sol en grommelant.

NICOLE. Je vois que ta maladresse ne s’arrange pas.

BERNARD. C’est à toi que je dois mon génotype maman.

NICOLE. La maladresse, ce serait plutôt le génotype de ton père. Si c’est bien celui auquel je pense cela dit. Mais on ne le saura jamais.

Bernard sort de scène toujours en grommelant. Entrent Joséphine et Norbert qui a troqué sa chemise avec une chemise de Bernard trop grande pour lui.

NICOLE. Ah vous revoilà ! Quelle élégance Norbert. Un rien t’habille décidément.

JOSEPHINE. Il a un peu moins d’embonpoint que Bernard, ça c’est sûr. Tu veux bien servir les coupes de champagnes Norbert ?

NORBERT. Avec plaisir ! (Il sert le champagne.)

JOSEPHINE. Tu es à Paris pour combien de temps Marion ?

MARION. Seulement pour quelques jours. Je repars lundi prochain en Papouasie pour deux mois.

JOSEPHINE. Et après ? Tu rentres en France quand même ?

MARION. Je vais voir maman. C’est encore un peu flou. Il faut que je voie avec Arthur et Antonio.

JOSEPHINE. Comment ça, il faut que tu voies avec Arthur et Antonio ? Tu es quand même libre de revenir seule non ? Tu ne leur as pas juré fidélité quand même. (Elle rit.)

MARION. C’est compliqué pour le moment. Je t’en dirai plus d’ici quelques semaines.

JOSEPHINE. Bon. Bon. Je n’insiste pas.

Bernard revient sur scène. Il s’assoit. Tous sont présents.

BERNARD. (Qui a juste entendu la dernière réplique.) Ah non, ça n’a pas déjà commencé ?

JOSEPHINE. Quoi donc ?

BERNARD. Avec Norbert ? Tu ne veux pas les laisser un peu tranquilles.

MARION. Tranquilles ? Pourquoi tu dis ça ?

JOSEPHINE. Rien. Rien. Je ne sais pas pourquoi ton père dit ça. Alors ce voyage ?

MARION. Incroyable. Je ne regrette vraiment pas. J’ai du mal à réaliser que cette fois c’est bientôt fini.

BERNARD. Tu as rencontré des gens intéressants ?

MARION. Des tas, dont Arthur et Antonio. Dès que je les ai rencontrés, on ne s’est plus quittés.

BERNARD. Vous voyagiez tous les trois ?

MARION. La plupart du temps oui. Mais parfois on était plus. Ça dépendait des pays.

NICOLE. Parfois plus de trois ? Quelle santé !

MARION. (Un peu déstabilisée.) Oui enfin c’était variable, mais le noyau dur c’était Arthur et Antonio.

NICOLE. Ah. Jamais moins de trois alors ?

MARION. (Comprenant tout juste le petit jeu dans lequel veut rentrer Nicole.) C’est ça.

NICOLE. Ça ne devait pas être facile tous les jours. (Elle regarde Bernard.) Déjà que voyager à deux c’est loin d’être évident. Alors à trois…

MARION. C’est moins monotone.

NICOLE. Moins monogame aussi.

Marion fusille du regard Nicole. Le téléphone de Bernard vibre et il se met à pianoter dessus sans plus prêter attention à la conversation.

JOSEPHINE. (Ignorant la réplique de Nicole. A Marion) Et le fait d’être toujours entourée, ce n’est pas fatiguant au bout d’un moment ?

MARION. Au contraire, en groupe, quand l’un te fatigue tu vas vers l’autre.

NICOLE. Ce qu’on ne peut pas faire à deux assurément.

MARION. Et puis tu ne t’ennuies jamais à plusieurs. On ne voit pas le temps passer.

NICOLE. Alors qu’à deux, on tourne vite en rond.

JOSEPHINE. Ou en bourrique. (Elle rit.)

NICOLE. Non c’est sûr, c’est mieux à plusieurs. Tu en penses quoi toi, Norbert ? Du voyage en groupe ?

NORBERT. Oula surtout pas !  Le monde m’effraie trop. Le désert de Gobi, je préfère le voir à la télé, moi. (Il rit, seul.)

NICOLE. C’est drôle ça, comme ma voisine de palier. Mais elle a 87 ans elle.

JOSPEHINE. Mais si tu voyages en groupe, tu n’as pas de raison d’avoir peur Norbert.

NORBERT. Quand j’étais scout, j’ai été le bouc émissaire de la troupe pendant tout un été au Lac de Paladru. Une fois, ils ont même mis de l’huile de foie de morue à la place de mon dentifrice. J’ai vomi toute la nuit. Alors depuis, les groupes…

JOSEPHINE. Les gamins sont cruels.

NORBERT. En tout cas, ça m’a vacciné.

BERNARD. (Qui range son téléphone.) Et comment vous preniez vos décisions ?

MARION. Comment ça ?

BERNARD. Pour choisir vos destinations. Qui décidait ?

MARION. On décidait à trois avec Arthur et Antonio et quand on était plus, c’était selon la météo ou les bons plans qu’on trouvait.

JOSEPHINE. Donc tu as fait tout ton voyage avec Arthur et Antonio ?

MARION. Pas la totalité mais une grande partie, oui.

JOSEPHINE. C’est drôle. Une sorte de colocation itinérante en quelque sorte.

MARION. On peut dire ça.

NICOLE. Avec quelques avantages en plus quand même…

JOSEPHINE. Quels avantages ?

NICOLE. Et bien, elle voyageait tout de même avec deux garçons. Il y en a bien un qui devait te plaire un peu Marion, non ? Voire les deux peut-être ?

BERNARD. Les deux ? Comme tu y vas maman. Tu connais Marion. Elle a déjà du mal à s’en trouver un, alors deux.

JOSEPHINE. (Elle rit.) Non c’est sûr que je ne la vois pas vraiment dans ce genre de relations.

MARION. Pourquoi vous dites ça.   

BERNARD. Tout simplement parce qu’on ne t’a jamais vu avec un garçon. Ou une fille, on ne te juge pas tu sais.

JOSEPHINE. Oui enfin je préfèrerais un garçon quand même. Mais si c’est ton choix. On l’acceptera bien évidemment ma chérie.

MARION. Et comme vous ne m’avez « jamais vu avec un garçon » vous en avez déduit que j’étais incapable de me trouver quelqu’un ou que j’étais lesbienne ? Ça fait plaisir.

JOSEPHINE. Tu as un chéri alors ?

MARION. Ce n’est pas pas ce que j’ai dit.

JOSEPHINE. Bon. Je n’insiste pas ma chérie. Tu as le droit d’avoir ton petit jardin secret après tout. En tout cas c’est drôle que vous soyez célibataires avec Norbert. Ça fait combien de temps que vous vous connaissez maintenant tous les deux ?

NORBERT. 25 ans.

NICOLE. Voilà qui est rapide comme réponse.

MARION. Pourquoi c’est « drôle » qu’on soit célibataire tous les deux ? Et qui te dit que Norbert n’a pas quelqu’un ?

NICOLE. Non, c’est un vrai vieux garçon. C’est lui-même qui le dit.

JOSEPHINE. Et c’est quand même étonnant qu’il ne se soit jamais rien passé entre vous deux.

BERNARD. Pourquoi c’est étonnant ?

JOSEPHINE. Et bien je ne sais pas. Ils se connaissent depuis tout petits. Alors c’est drôle qu’il n’y ait jamais eu ne serait-ce qu’un petit flirt.

BERNARD. Si on se met à coucher avec tous les gens qu’on connaît depuis tout petits, on n’est pas prêt d’éradiquer le sida.

JOSEPHINE. Je ne te parle de sexe mais d’amour (De la fumée sort du four.) Oh non, mon filet mignon. (Elle court à la cuisine.)

MARION. Je vois que certaines choses ne changent pas. (Elle sourit.)

BERNARD. Certaines choses sont immuables en effet. (Il sourit.)

MARION. Il n’était pas disponible le traiteur ?

BERNARD. Ta mère a voulu innover. Bon et ils arrivent quand tes colocs là ? Parce que je commence sérieusement à gargouiller moi.

MARION. Je ne sais pas ce qu’ils fichent. Ils auraient dû arriver. J’essaie de les appeler.

Elle sort son téléphone et appelle Arthur. Nicole tend sa coupe de champagne vide à Bernard.

BERNARD. (A Nicole) Ça va peut-être aller là non ? On va passer à table en plus.

NICOLE. Ça irait si tu me servais des verres dignes de ce nom. Je suis toujours déshydratée quand je pars de chez vous. Ce n’est pas bon pour mes articulations.

MARION. (Au téléphone.) Oui Arthur. Qu’est ce que vous foutez ? Ça commence à faire long. (Un temps.) Il a fait quoi ? (Elle éclate de rire.) Ah ah ah, mais ce n’est pas vrai. Quel con celui-là, je ne le crois pas. (Un temps.) Ok, pas de soucis mais magnez-vous un peu. Ouais, à tout à l’heure. Attends. Arthur. Ouais, quand vous arriverez j’aurais juste un truc à vous dire. Tu verras. Ok, à toute.

BERNARD. Qu’est ce qu’il se passe ?

MARION. C’est Antonio, il s’est planté dans ses billets d’avion. Du coup il a dû en prendre un autre mais qui arrive une heure après. Ils arrivent dans dix minutes.

JOSEPHINE. De toute manière c’est plus du filet mignon en croûte mais un crumble à la viande mon plat.

MARION. Ce n’est pas grave maman. Le principal c’est d’être tous ensemble.

JOSEPHINE. Si c’est grave. Je voulais te faire plaisir et je gâche tout.

MARION. Mais non. (Elle se lève pour aller voir l’état du filet mignon.) Et puis il n’est pas si cramé ton filet mignon. On peut très bien le manger comme ça. Il faudra juste enlever un peu de croûte. Qu’est ce que tu as prévu avec ?

JOSEPHINE. Une salade Lyonnaise en entrée, du fromage et un vacherin pour le dessert.

MARION. Ce sera parfait. Et puis je trouve ça trop mignon que tu aies voulu faire la cuisine toi-même.

NICOLE. C’est le filet qui est moins mignon par contre maintenant.

BERNARD. Maman si tu n’es pas contente, tu peux toujours retourner manger chez toi. Personne ne te retient.

NICOLE. Oh voilà que Bern-irritable reprend du service. Je me tais alors, je ne voudrais surtout pas rater ce dîner…

BERNARD. Arrête de m’appeler comme ça. Aller, on se met à table cette fois. Arthur et Antoine prendront le train en cours.

MARION. Antonio. Il est brésilien.

JOSEPHINE. Oh un brésilien. Ça va nous apporter un peu de folklore.

Ils s’assoient tous autour de la table. Joséphine pose le saladier de salade lyonnaise sur la table et sert tout le monde. Ils commencent à manger. Le téléphone de Bernard vibre et il se remet à pianoter sur ton portable.

JOSEPHINE. (Apercevant Bernard.) Bernard, tu ne veux pas lâcher ton téléphone deux minutes s’il te plait ? On est à table. Allez, donnez-moi vos assiettes. Nicole ? (Elle la sert.) Norbert ?

Bernard range son téléphone dans sa poche.

NORBERT. Il y a des œufs dans la salade Lyonnaise ?

JOSEPHINE. Oui pourquoi ? Tu n’aimes pas les œufs ?

NORBERT. Ce serait plutôt les œufs qui ne m’aiment pas. Je suis allergique.

JOSEPHINE. Mince. Je suis désolée Norbert je ne savais pas.

BERNARD. Il y en a tant que ça des œufs là-dedans ? Il n’a qu’à les enlever non ?

JOSEPHINE. Il y en a quand même pas mal. Attend, je vais te préparer autre chose Norbert.

NORBERT. Non, surtout ne vous embêtez pas avec ça Joséphine. Je commencerai avec le filet mignon.

NICOLE. Tant que tu n’es pas allergique au cramé, ça devrait aller.

JOSEPHINE. Mais si Norbert, tu ne vas quand même pas nous regarder manger.

NORBERT. Ne vous inquiétez pas pour moi Joséphine. De toute façon, je n’ai pas très faim.

JOSEPHINE. Bon. Tu es sûr hein ?

NORBERT. Absolument certain.

JOSEPHINE. Bon. Marion, Bernard, vous me donnez vos assiettes. (Ils tendent leurs assiettes.) Et il y a d’autres aliments qu’il faut éviter ? Que je sache pour les prochaines fois ?

NORBERT. Il y a en plein oui. (Il énumère les aliments lentement comme si c’était passionnant. Improvisation possible du comédien sur le thème des allergies.) Le saumon, l’avocat, le lait de vache. Il y a aussi les graines de courges. Les noisettes.  Mais j’ai aussi des intolérances. Je digère très mal le gluten par exemple.

BERNARD. Oui bah comme tout le monde en ce moment j’ai l’impression.

NORBERT. (Ignorant la réplique de Bernard.) Le soja aussi. Les viandes rouges. Je pense aussi à …

On frappe à la porte.

NICOLE. Dieu soit loué.

MARION. (Qui se lève en même temps que Joséphine.) Ne bouge pas maman. J’y vais.

Aparté avec Marion, Arthur et Antonio devant la porte d’entrée. Antonio a un fort accent brésilien mais s’exprime dans un bon français.

ARTHUR ET ANTONIO. Coucou

MARION. (Ouvrant la porte, souriante.) Ah quand même ! (Elle les embrasse tous les deux sur la bouche.) Je commençais à croire que vous n’alliez plus venir.

ARTHUR. On n’allait quand même pas te laisser seule pour annoncer ça à tes parents.

MARION. A ce propos…

ARTHUR. (Il la coupe.) J’en étais sûr ?

MARION. De quoi ?

ARTHUR. Que tu allais te dégonfler. (A Antonio) je ne te l’avais pas dit ?

ANTONIO. Attends, elle n’a rien dit pour le moment.

MARION. Je ne me dégonfle pas. Je vais tout leur dire. Mais pas ce soir. Ce n’est pas le bon moment. En plus ma mère a invité un ami d’enfance et je n’ai pas envie de parler de ça devant lui.

ARTHUR. Pourquoi ? Il te plait ?

MARION. Pourquoi tu dis ça ? J’ai juste envie qu’on soit en petit comité quand je leur dirai.

ARTHUR. Mais dans une semaine, même pas, ils sauront tout.

MARION. Dans une semaine oui, mais pas ce soir.

ARTHUR. Donc tu es en train de nous dire qu’on s’est tapé dix heures de vol pour rien.

MARION. Je suis en train de vous dire que ce n’est pas le bon moment. Et à la base on est rentré en France pour le Goncourt. Pas pour tout balancer à mes parents. C’est après que l’idée a été mise sur le tapis. Donc ce soir, on fait comme si de rien n’était. Je leur ai dit que vous étiez mes potes de voyage. Je vous demande de jouer le jeu juste ce soir.

ARTHUR. Ce n’est pas comme si tu nous laissais le choix.

ANTONIO. On va le faire mon amour.

MARION. Merci. Allez venez.

 

ACTE III

Marion, Arthur et Antonio rentrent dans le living. On entend toujours Norbert énoncer ses intolérances alimentaires. Bernard, Joséphine, et Nicole font des têtes d’enterrement.

BERNARD. (Les voyant entrer et coupant l’énumération de Norbert.) Ahhh, ils ont fini par arriver.

MARION. Maman, papa, voici Arthur et Antonio. Arthur et Antonio, voilà ma famille. (Les désignant chacun l’un après l’autre.) Ma mère, Joséphine, mon père Bernard, ma grand-mère Nicole et un ami d’enfance Norbert.

ARTHUR ET ANTONIO. Bonjour.

TOUS. Bonjour.

JOSEPHINE. Allez asseyez-vous. On est désolé, on ne vous a pas attendu. Vous aller prendre le train en route.

ANTONIO. C’est nous qui sommes désolés d’être en retard. C’est de ma faute, je me suis trompé dans mes billets d’avion.

JOSEPHINE. Ce n’est pas grave. Vous arrivez juste à temps pour le plat principal. Asseyez-vous.

Elle va chercher le filet mignon. Ils s’assoient. Tous observent Arthur et Antonio en silence, étrangement. Un temps. Joséphine et revient avec un filet mignon totalement calciné. Tous le regardent, étrangement.

JOSEPHINE.  Et voilà le filet mignon. Du moins ce qu’il en reste. Si ce n’est pas mangeable vous me le dites, on ne va pas faire de chichi entre nous. (Elle les sert.)

NICOLE. Ça ne va pas faciliter le transit intestinal de Norbert ça.

NORBERT. Au point ou j’en suis.

JOSEPHINE. Maintenant tu sais que la cuisine n’est pas le point fort de la famille, Norbert.

NORBERT. Ah bon ? C’est de famille ? Marion aussi ?

JOSEPHINE. Oula ! C’est tout juste si elle sait se faire cuire un œuf.

NORBERT. (Regardant Marion.) On ne peut pas avoir toutes les qualités.

JOSEPHINE. Et tu sais qu’elle en est pétrie par ailleurs, de qualités. Depuis le temps que tu la connais.

NORBERT. Ça oui. Au lycée tous les garçons tombaient comme des mouches devant elle.

MARION. N’importe quoi…

NORBERT. Mais si. Même que personne n’osait t’aborder de peur de se prendre une porte.

JOSEPHINE. Tu as raison ma fille, il faut savoir se faire désirer. C’est important de ne pas se jeter sur le premier venu. (Elle regarde Norbert.) Et d’attendre le bon.

ARTHUR. Et toi alors Norbert, tu as fait parti de la liste des prétendants ?

NORBERT. Je n’y ai pas échappé.  (Il rit, encore seul.)

NICOLE. (A Marion) Pourquoi il rit toujours seul comme ça ? c’est profondément malaisant.

ARTHUR. Et ça n’a pas marché ?

NORBERT. (Il regarde Marion en souriant.) Non, mais il n’est jamais trop tard.

ARTHUR. (Il regarde aussi Marion en souriant.) C’est intéressant ça.

JOSEPHINE. Tu as raison Norbert. La persévérance est une belle qualité. (En regardant Bernard) Surtout en amour d’ailleurs.

MARION. Jusqu’à un certain point…

JOSEPHINE. Et vous les garçons, vous avez des copines ?

ANTONIO. Oui.

ARTHUR. Ça dépend.

JOSEPHINE. Ça dépend ? C’est à dire.

ARTHUR. C’est compliqué.

BERNARD. Tout est toujours « compliqué » avec vous les jeunes aujourd’hui. Ce n’est jamais blanc ou noir.

ARTHUR. On va dire que j’en ai une. (En regardant Marion.) Mais je me demande de plus en plus où me mène cette relation.

JOSEPHINE. Ah. Elle voyageait avec vous ?

ARTHUR. Oui.

JOSEPHINE. Et la tienne Antonio, elle voyageait avec vous ?

ANTONIO. (Hésitant.) Euh… Oui… Je crois.

JOSEPHINE. Tu crois ?

ANTONIO. C’est compliqué.

BERNARD. Mais je croyais que vous voyagiez à trois ?

ANTONIO. (Très hésitant.) Euh… oui.

BERNARD. Donc vous ne voyagiez pas avec vos copines alors ?

ARTHUR. Si. Si.

BERNARD. Je n’y comprends plus rien moi.

NICOLE. C’est pourtant simple Bernard. Fais un effort.

NORBERT. Moi non plus, je n’y comprends plus rien.

NICOLE. Pour toi, il n’y a rien que je puisse faire malheureusement mon garçon.

MARION. Ils ont des copines mais qui n’étaient pas toujours avec nous.

ARTHUR. Je vous ai dit que c’était compliqué.

BERNARD. Mais elles étaient où le reste du temps alors ?

ARTHUR.  (Soupir.)  

BERNARD. Ça m’a l’air bien compliqué votre affaire effectivement. Et en ce moment, elles sont où vos copines ?

ARTHUR. En France.

JOSEPHINE. En France. Où ça ?

ANTONIO. A Paris.

JOSEPHINE. Pourquoi vous n’êtes pas venus avec elles ? Tu dois bien les connaître en plus Marion, non ?

MARION. Oui. Oui. Mais elles ne pouvaient pas venir.

ARTHUR. Non, la mienne était libre ce soir. Elle voulait même que je passe la soirée avec elle.

JOSEPHINE. Raison de plus pour l’inviter. On l’aurait accueilli avec plaisir. Surtout si elle faisait partie de votre voyage. Tu as honte d’elle pour la cacher comme ça ?

ARTHUR. A priori ce serait plutôt l’inverse.

JOSEPHINE. Si c’est vraiment le cas, il est encore temps de changer de fille mon garçon.

MARION. Maman.

JOSEPHINE. Quoi maman ? Tu trouves ça normal de cacher le garçon avec qui tu vis ? C’est profondément irrespectueux pour lui et si la fille avec qui il est n’est pas capable d’assumer leur relation, il vaut peut-être mieux qu’il en trouve une autre.

MARION. Tu ne connais pas cette fille et tu la juges déjà.

JOSEPHINE. C’est son comportement que je juge. Mais après tout c’est une question d’éducation. Je me demande bien quel genre de mère peut mettre au monde des filles aussi irrespectueuses.

NICOLE. Et moi donc. Elle doit en tenir une sacrée couche celle là Joséphine.

JOSPHINE. Et le père ne doit pas être en reste.…

NICOLE. Ça doit être une sacrée chiffe molle, ça c’est sûr !

MARION. Et maintenant c’est les parents de sa copine que vous jugez ?

JOSPHINE. Je ne dis pas que c’est facile d’éduquer ses enfants. Loin de là. Mais enfin quand même. Regarde, toi par exemple Marion, si tu es incapable de ce genre de comportement, c’est aussi un peu grâce à l’éducation qu’on t’a donnée.

MARION. Mais tu ne connais pas les tenants et aboutissants de leur histoire.

JOSEPHINE. Oh ! Mais je ne demande qu’à les connaître. D’ailleurs, elle peut encore venir sa copine si elle veut, il suffit de l’appeler. Tu ne veux pas l’inviter Arthur ? Il est peut-être encore temps.

NICOLE. C’est une très bonne idée Joséphine, plus on est de fous, plus on rit !

MARION. Mais maman ! Arthur n’a peut-être pas envie de te raconter sa vie sentimentale.

JOSEPHINE. C’est juste de la curiosité. (A Arthur) Ça te dérange ?

ARTHUR. Pas le moins du monde. Au contraire.

JOSEPHINE. (A Marion) Tu vois ! Alors raconte moi Arthur.

ARTHUR. Je veux bien mais je ne suis pas convaincu que vous soyez très en accord avec la manière dont je vis mes relations amoureuses.

MARION. Moi non plus.

NICOLE. Mais si j’en suis sûr. On est très ouvert, tu verras.

JOSEPHINE. Et puis, on ne le saura que si tu nous le dis.

ARTHUR. Bon. Disons que j’ai plusieurs relations amoureuses en même temps.

JOSEPHINE. Comment ça, plusieurs ?

BERNARD. Comment ça ? Tu es infidèle ?

NICOLE. Comment tu t’en sors ?

NORBERT. (Admiratif.) Comment tu fais ?

ARTHUR. Pour tout vous dire : j’aime trois filles en même temps.

MARION. (Découvrant apparemment qu’elle n’est pas la seule.) Hein ? Mais il y en a une autre ?

JOSEPHINE. (Très joyeuse, applaudissant.) Oh ! un polyamoureux ! Comme c’est charmant. Je n’en avais encore jamais vu en vrai.

NORBERT. C’est quoi un polyamoureux ?

BERNARD. Ce sont des gens qui entretiennent plusieurs relations à la fois. C’est bien ça Arthur ? En tout cas, c’est ce que dit le bouquin que tu m’as offert maman.

ARTHUR. A peu près oui. Même si je n’aime pas vraiment ce terme de polyamoureux.

NORBERT. Ah c’est des polygames alors.

BERNARD. Apparemment c’est plus complexe que ça mais je n’ai pas encore saisi toutes les subtilités du concept.

MARION. (A ses parents) Mais vous connaissez ça vous ?

BERNARD. Ta grand-mère a jugé bon de m’offrir le best-seller de la rentrée littéraire qui parle du Polyamour. Ça s’appelle : « Un plus un égal trois ». Il est même pressenti pour le Goncourt à ce qu’il paraît. T’en as entendu parler ?

MARION. Non. Je n’ai pas vraiment eu le temps de suivre l’actualité littéraire ces derniers temps.

BERNARD. Tu sais ma chérie, si tu veux réellement faire carrière dans l’écriture, je pense qu’il serait bien que tu te tiennes informée de l’actualité littéraire. Sinon tu n’es pas prête de recevoir le Goncourt…

MARION. Ce n’est pas une fin en soi, le Goncourt.

BERNARD. Tu as raison. Pour la plupart des auteurs, ce serai même plutôt un début.

MARION. Et alors t’en penses quoi ?

BERNARD. De quoi ? Du Livre ?

MARION. Oui.

BERNARD. C’est assez alambiqué. Plutôt arrogant même.

MARION. Arrogant ?

BERNARD. Moralisateur si tu préfères.

MARION. Pas vraiment non. Mais pourquoi tu dis ça ?

BERNARD. Remettre en cause la monogamie, pourquoi pas. Mais de là à faire l’apologie des relations libertines… D’ailleurs, je trouve l’approche du livre assez simpliste. Se baser sur le taux de divorce actuel pour dire que le couple monogame est en crise et en conclure que le fait de multiplier les relations serait la solution idoine, c’est faire abstraction d’un paquet de choses à mon sens.

NICOLE. Ce n’est pas vraiment ce qui est écrit dans le bouquin.

BERNARD. Dans les grandes lignes, si.

ANTONIO. Je ne pense pas qu’il faille analyser les choses comme ça.

BERNARD. Tu as lu le livre aussi ?

ANTONIO. (Décontenancé.) Pas vraiment non.

BERNARD. Alors quoi ? Toi aussi tu en es ?

ANTONIO. J’en suis ?

BERNARD. Des polyamoureux.

ANTONIO. On peut dire ça. Même si je n’ai qu’une copine pour le moment. Mais c’est un état d’esprit. On ne compte pas les relations.

NICOLE. Toi non, mais Arthur oui apparemment. En tout cas, je trouve ça passionnant que des jeunes arrivent à s’affranchir de tout ce dont on a bourré leur crâne à grand coup de productions Disney durant leur enfance.

BERNARD. Tant qu’ils ne viennent pas foutre le bordel dans les couples monogames.

JOSEPHINE. Mais ta chérie Antonio, elle en pense quoi du polyamour ? Elle sait que du jour au lendemain tu pourrais tomber amoureux d’une autre fille ?

ANTONIO. Au début, ça n’a pas été facile parce qu’elle n’avait pas la même vision des choses que moi. Elle était monogame. Et déjà en couple avec Arthur.

JOSPHINE. Hein ? (A Arthur) Avec toi Arthur ?

ANTONIO. (Comprenant sa bévue.) Non. Non. Pas celui là d’Arthur. Un autre.

JOSPEHINE. Ah. Tu me rassures.

BERNARD. En tout cas, c’est ce que je dis : tu n’as pas pu t’empêcher d’aller mettre le boxon dans un couple monogame.

ANTONIO. (Qui reste calme.) Ça ne peut pas être si binaire. Ça nous est tombé dessus, et heureusement son copain a fini par comprendre qu’on l’on pouvait vivre plusieurs relations à la fois.

BERNARD. Heureusement que son copain était un canard oui.

JOSEPHINE. Bernard !

BERNARD. Quoi Bernard ? T’en connais beaucoup toi, des mecs qui accepteraient que leur femme aille voir ailleurs au grand jour sans moufter ?

JOSEPHINE. Il faut être sacrément amoureux ça c’est sur.

BERNARD. Sacrément con oui. Et je ne parle pas de la morale de la fille dans cette histoire. Parce qu’elle n’est pas en reste hein. C’est sûr que depuis l’affaire Weinstein, les hommes ne peuvent plus bouger le petit doigt sans qu’on les retrouve sur le banc des accusés des réseaux sociaux. Mais ça ne vous donne pas pour autant le droit, à vous les femmes, d’avoir des attitudes de dévergondées. Ça fait très revanche tout ça.

JOSEPHINE. Bernard.

MARION. Mais qu’est ce que c’est que ces généralités stériles ?

BERNARD. J’expose des faits.

MARION. Tu n’exposes rien du tout, tu es en train de condamner la copine d’Antonio sans la connaître.

BERNARD. Mais toi qui la connaît justement, tu trouves ça normal qu’une fille en couple aille voir son copain et lui dise : tu sais mon canard, parce qu’au fond, c’est bien ce qu’il est, un canard, je t’aime bien mais j’aime bien aussi bidule alors si je pouvais aussi profiter de lui pendant que toi tu m’attends sagement ce serait formidable tu ne trouves pas ?

MARION. Peut-être que, même toi, tu apprécierais cette fille.

BERNARD. Une fille avec des mœurs pareilles ? Ça m’étonnerait. Mais de toute manière je ne parle pas de la copine d’Antonio, je parle de celle du bouquin même s’il est vrai que la ressemblance des histoires est troublante. Tu ne connaitrais pas l’auteur du livre par hasard Antonio ?

MARION. Non il ne la connaît pas. Et je trouve ton discours limité. Faudrait que tu sortes de ton étude d’arriérés parfois pour voir ce qu’il se passe dans l’autre monde.

BERNARD. Quand j’entends qu’une fille soi-disant monogame se laisse draguer et conquérir par un autre et arrive à faire accepter une telle situation à son copain, je ne peux pas m’empêcher de penser d’une part que son copain est un sinistre idiot et d’autre part que la fille présente une morale plus que douteuse. C’est tout. Maintenant tu en fais ce que tu veux.

ANTONIO. Il n’est pas impossible d’aimer plusieurs personnes à la fois vous savez.

JOSEPHINE. Mais quand tu aimes vraiment une personne, tu ne peux pas tomber amoureux d’une autre. Ou alors c’est que tu n’aimes plus la première.

NICOLE. Mais finalement pourquoi pense-t-on comme ça ? Pourquoi le fait de tomber amoureux d’une personne nous empêcherait de continuer à aimer notre partenaire ?

BERNARD. (Haussant le ton.) Parce que c’est comme ça maman. On n’aime pas plusieurs personnes à la fois, allons bon.

NICOLE. Tu aimes bien ta femme et ta fille pourtant.

BERNARD. Mais je n’aime pas ma femme comme ma fille.  Parce que c’est comme ça qu’on a pensé notre société. Pour assurer la pérennité des familles, pour assurer la transmission des patrimoines ou encore pour éviter la propagation des MST. Voilà pourquoi. Un couple c’est un plus un. Et un plus un, ça fait deux. Pas trois. Point barre. Ohhhh non mais.

ANTONIO. Je ne serais pas aussi catégorique. Personne n’est à l’abri.

BERNARD. (Se sentant accusé.) Qu’est ce qu’il me chante celui là ? Voilà qu’il me traite d’infidèle maintenant. Dans ma maison en plus.

ANTONIO. (Toujours calme.) Ce n’est pas ce que j’ai dit. Je dis simplement que même vous, vous êtes capables d’aimer plusieurs personnes à la fois comme l’a dit Madame. N’importe quel homme d’ailleurs. Nous avons deux parents et nous les aimons tous les deux. Certains ont la chance d’avoir plusieurs enfants et ils arrivent bien à tous les aimer. Et je ne vous parle même pas du nombre d’amis que nous pouvons avoir. Si nous sommes capables d’aimer autant de personnes, pourquoi cela devrait-il être différent avec nos relations amoureuses ?

NICOLE. Il marque un point là.

BERNARD. Forcément tu as aimé tellement de « papa » différents que je n’ai jamais pu savoir lequel était le mien. Alors maintenant que tu as trouvé des gens pour défendre ton train de vie déluré, tu te délectes.

MARION. Tu ne t’es jamais posé la question de savoir pourquoi mamie avait multiplié les amants ?

BERNARD. Quand on voit comment elle a collectionné les trophées, ce que je me dis c’est qu’il y avait bien un vide à combler quelque part.

MARION. Avoir participé à l’une des plus grandes révolutions sexuelles dans les années 70 à San Francisco, tu appelles ça « combler un vide » ?

BERNARD. Si ce n’est pas ça, qu’est ce que c’est alors ?

MARION. Un acte militant.

BERNARD. Un acte militant. (Il rit. A Nicole) Te voilà devenue le Che Guevara de l’amour maman.

NICOLE. Je vais te dire une bonne chose mon fils, ce ne sont pas les hommes que j’ai eu que je regrette, ce sont tous ceux que je n’ai pas eu.

BERNARD. Mais personne ne t’empêche de continuer.

NICOLE. La vieillesse joue contre moi malheureusement. Même s’il demeure quelques imaginatifs qui n’ont cure des peaux distendues par la vie, il faut bien admettre que c’est de plus en plus difficile de remplir mon armoire à trophées.

BERNARD. On ne peut pas vivre indéfiniment dans le péché. Tôt ou tard la vie te rattrape.

JOSEPHINE. (A Arthur et Antonio) En tout cas c’est drôle que vous soyez tous les deux dans ce genre de relations.

BERNARD. Mais arrête de dire que tout est « drôle » comme ça. Tu trouves ça drôle toi ? Vraiment.

NICOLE. Moi oui.

JOSEPHINE. Calme toi Bernard. On a tous nos tics de langage. (A Marion) Mais tu n’as pas rencontré de gens qui n’avaient qu’un seul conjoint pendant ton voyage ?

MARION. Bien sûr que si. Mais je n’ai pas établi de critère de rencontre. Et le polyamour est rarement un sujet qui vient vite dans la conversation.

JOSEPHINE. Et toi ? Tu faisais comme eux ?

MARION. Je faisais quoi comme eux ?

JOSEPHINE. Et bien est ce que tu avais plusieurs relations en même temps ?

MARION. Il n’y a pas cinq minutes tu me voyais vieille fille ou lesbienne et maintenant tu me vois multiplier les relations. Faudrait savoir.

JOSEPHINE. Je demande c’est tout. C’est une façon… (Elle regarde Bernard.) Enfin, je veux dire, quand on voit que c’est le choix de vie que ta grand-mère elle même avait fait, je me dis que c’est peut-être dans les gènes tout ça après tout.

NORBERT. Parce que vous aussi Bernard ?

BERNARD. Quoi moi aussi ?

NORBERT. Vous avez expérimenté des relations à plusieurs ?

JOSEPHINE. Oula non ! (Elle rigole.) Dieu m’en préserve. J’espère bien que ça a sauté une génération.

MARION. Mais personne n’a dit que je vivais comme mamie.

JOSEPHINE. On ne te juge pas ma chérie tu sais.

MARION. Non mais j’aimerais qu’on arrête d’échafauder des hypothèses sur ma vie sentimentale. Je ne fais pas dans le polyamour et je suis très heureuse comme ça merci !

A cette dernière réplique, Arthur s’étouffe en buvant son verre.

JOSEPHINE. Ça va Arthur ?

ARTHUR. (Qui recouvre ses esprits.) Oui. Oui. Mauvais tuyau. Ça a du mal à passer là.

MARION. Et puis quand bien même j’aurais plusieurs relations. Je suis en âge de décider de ce qui est bon ou pas pour moi, non ?

BERNARD. Mais si tu veux vivre comme Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, libre à toi ma chérie. Sur le papier c’est très romantique les amours contingentes. Ce que je pense en tout cas, c’est que ce n’est pas viable sur le long terme. Et si on se dit vraiment les choses, Sartre était un cocu. Le fait qu’il soit au courant ne changeait rien.

ANTONIO. Sartre avait raison. Je ne vois pas pourquoi ce serait moins viable qu’une relation à deux ? Vous voyez bien qu’il y a une usure naturelle du couple dans la longueur. Alors je ne suis pas sûr que la monogamie soit plus viable.

BERNARD. Mais vous ne pouvez pas avoir une maitresse comme tout le monde ? Si vous aviez un tant soit peu d’éthique personnelle, vous pourriez avoir la décence de vous cacher.

MARION. Et c’est toi qui me parlais de moral ?

BERNARD. Il n’y a rien de plus moral qu’une maîtresse. C’est justement parce que c’est moralement répréhensible que les gens qui ont une maîtresse se cachent.

NICOLE. Pour une fois je suis d’accord avec toi mon fils : les infidèles sont guidés par la vertu.

ANTONIO. Donc ce qui vous choque finalement dans les amours pluriels, c’est l’honnêteté.

MARION. C’est ça, ce qui te choque c’est qu’on ne mente pas.

BERNARD. Ce qui me choque c’est ce consumérisme amoureux. Alors quoi ? dès qu’on n’est plus entièrement satisfait par l’autre, dès qu’on ne se sent plus suffisamment en sécurité, on va aller chercher ailleurs ? Pour moi c’est simple, ceux qui vivent comme ça ont trouvé une bonne excuse pour justifier leur incapacité chronique à rester fidèle. C’est juste pour se déculpabiliser tout ça.

ANTONIO. Au contraire nous sommes très fidèles. Nos relations sont basées sur l’honnêteté et le consentement.

BERNARD. (Qui s’emporte.) Mais dans ce cas là, la fidélité ne veut plus rien dire. On est fidèle à une personne. Pas à la terre entière.

ANTONIO. (Toujours calme.) Je vois les relations amoureuses comme un jardin. Il faut l’entretenir tous les jours. Parfois, les saisons sont bonnes et le jardin est riche, foisonnant et luxuriant. Et parfois les saisons sont moins bonnes, quand bien même on fournit tous les efforts pour que ça marche. Dans ces cas, il faut juste attendre des jours meilleurs. En tout cas, rien n’empêche de faire pousser des betteraves à côté de la salade. Si on est capable de leur donner à chacune autant d’amour.

BERNARD. (Il crie.) Mais on ne parle pas de botanique là !

JOSEPHINE. Bernard.

BERNARD. Il compare les femmes à des betteraves et tout le monde trouve ça normal ?

ANTONIO. (Commençant à s’énerver.) Je traite toutes les femmes avec le respect qu’elles méritent.

BERNARD. En les comparant à des betteraves ? En les collectionnant ?

ANTONIO. (Cynique.) Les collectionneurs ont toujours eux un immense respect pour leurs collections que je sache.

BERNARD. Et en plus il se fiche de moi.

JOSEPHINE. Mais non.

ANTONIO. Ah si. J’adore les betteraves en plus.

BERNARD. (A Joséphine) Tu vois ! En tout cas, je suis bien content qu’un pervers dans ton genre n’ait pas mis la main sur ma fille ! Le carnaval de rio c’est très bien mais chacun chez soi.

ANTONIO. Et moi j’étais loin de m’imaginer qu’une fille comme Marion puisse avoir un père comme vous.

BERNARD. C’est à dire ?

JOSPEHINE. Pour l’amour de Dieu, arrêtez tous les deux.

BERNARD. Non. Non. Laisse. Apparemment le brésilien a des informations à nous communiquer sur l’éducation reçue par notre fille.

ANTONIO. Ça fait maintenant une demi-heure que j’encaisse tous vos préjugés ridicules sur ma manière de vivre. J’ai entendu tellement de conneries en si peu de temps que j’en ai les oreilles qui saignent. Pourtant je n’ai rien dit. Je l’ai fait par respect pour Marion et aussi par politesse…

NICOLE. (Elle le coupe.) La politesse, c’est l’hypocrisie qui a reçue une éduction. Ouvre les vannes Antonio. Après tout on est presque une famille.

ANTONIO. (Il enchaine rapidement.) Mais cette fois c’est trop ! Je ne suis pas venu pour me faire insulter.

BERNARD. (Toujours en colère.) Tu es venu pour quoi alors ? Pour te mettre les pieds sous la table ?

JOSEPHINE. Bernard. Maintenant ça suffit. Vous tous d’ailleurs. Je vais chercher le vacherin. Et quand je reviens, j’espère que le sujet aura changé.

Elle sort chercher le vacherin. Un temps.

MARION. En tout cas bravo papa. En un an je n’ai jamais vu Antonio ne serait-ce que hausser la voix. Même quand on s’est fait arrêter et dépouiller à grand coup de bakchich à Madagascar, c’est tout juste s’il ne s’excusait pas de demander pourquoi ils voulaient de l’argent.

BERNARD. Je n’y peux rien si on n’a pas la même vision du jardinage et de la manière de butiner les fleurs.

MARION. Papa. Maman a dit stop.

BERNARD. Ok. Je ne dis plus rien. On n’a qu’a dire que j’ai complétement tort.

MARION. Mais pourquoi c’est toujours binaire avec toi ? Tout blanc ou tout noir ? Je n’ai jamais dit qu’Antonio avait complétement raison.

ARTHUR. Ah bon ?

NORBERT. Loin de moi l’idée de vouloir mettre de l’huile sur le feu, mais dans le fond je comprends Bernard.

NICOLE. Ça ressemble plus à de l’huile qu’à de l’eau ça… Joséphine va te tirer les oreilles Norbert.

NORBERT. Je dis juste que je peux comprendre que Bernard se sente mal à l’aise avec l’idée d’avoir plusieurs relations amoureuses en même temps. Et sur le fond, je suis plutôt d’accord avec lui. Je ne me verrais pas partager ma copine.

ARTHUR. Mais tu en as une au moins ?

NORBERT. (En regardant Marion.) Non pas encore. Mais j’espère bien que ça arrivera un jour.

Arthur se montre visiblement agacé par les remarques de Norbert sur Marion. Joséphine revient avec le vacherin et le pose sur la table. Elle commence à servir les convives.

ARTHUR. Alors comment peux-tu affirmer que tu ne partagerais pas la copine que tu n’as pas ?

NORBERT. (Un peu décontenancé par l’attaque.) Mais euh… Parce que j’imagine que je serais jaloux si Marion tombait amoureuse d’autres garçons.

ARTHUR. (A Marion) Mais il parle de toi comme si vous étiez ensemble. Tu l’aimes alors?

MARION. Mais non. Il fait ça depuis qu’on est petits. Mais il n’y a rien entre nous.

NORBERT. On ne sait pas de quoi demain sera fait. Un jour peut-être qu’on aura une belle maison dans les monts du Lyonnais, un Scénic et un labrador.

NICOLE. En voilà un qui sait parler aux dames en tout cas.

NORBERT. (Toujours à Marion.) Et te connaissant, permets-moi de penser que tu ne serais peut-être pas à l’aise en me voyant dans les bras d’une autre.

MARION. Je ne t’ai jamais empêché de vivre quoi que ce soit Norbert.

ARTHUR. En tout cas, ça confirme ce que je pense des « amis d’enfance » : passé l’adolescence, on n’a plus rien en commun en général.

NORBERT. Au contraire. Marion et moi sommes toujours très liés Arthur. Et ce n’est pas parce que tu la connais depuis un an que tu es prêt de me remplacer dans son cœur.

ARTHUR. On ne parle pas de remplacer, lorsqu’il s’agit de prendre une place vide.

JOSEPHINE. Je vois que ce ne sont pas les sujets qui sont chauds mais les contradicteurs. La testostérone monte ce soir.

MARION. Retour en cours de récré.

NORBERT. Ce que je vois moi, c’est qu’Arthur et Antonio n’ont pas l’air au courant Marion…

MARION. Au courant de quoi ?

NORBERT. Des promesses qu’on s’est faites quand on avait dix ans.

ARTHUR. De quoi il parle là ?

NORBERT. Je parle de ce jour béni du 12 janvier 1998. Avec Marion, nous étions alors dans la classe de Mademoiselle Mollard, en CE1 B. Lorsque l’heure de la récréation a sonné, j’ai réalisé que ma mère avait oublié mon goûter. La pauvre femme travaillait tant, comment pouvais-je décemment le lui reprocher ? Mais ce jour là, la fraicheur hivernale était pénétrante. Presque assassine. Tandis que je mobilisais tout mon corps pour me réchauffer au bord de la table de ping-pong, je sentais mes forces me quitter peu à peu.  Je le sentais d’autant plus que Mademoiselle Mollard nous avait tous avertis des dangers inhérents à l’absence de goûter. Alors que je ne sentais plus mes pieds, Marion s’est approché de moi. Personne n’avait remarqué que j’étais au bord du malaise vagal. Personne hormis elle. Elle me prit par la main, me donna la moitié de son Pitch et eut cette phrase : « tu veux partager mon Picth ? » Je me souviens encore du contact de cette brioche molle et « pépitée » sur ma langue. Elle avait été chauffée par la poche de Marion. Ce jour là, je lui ai promis qu’elle pourrait toujours compter sur moi et que rien ni personne ne saurait un jour se mettre entre nous… (Il sort de son récit comme recouvrant ses esprits) Ce ne sont donc pas deux troubadours qui vont venir perturber nos desseins ! Et j’entends bien voir Marion tenir ses promesses.

ARTHUR. Ah oui. Quand même…

MARION. Enfin Norbert. Je ne t’ai rien promis, je t’ai donné de la brioche. Et on avait dix ans.

NORBERT. (Il accuse le coup.) Alors tout ce qu’on s’est promis ne signifie rien pour toi ?

ARTHUR. Apparemment non.

Un temps.

NORBERT. (Très solennel.) Je vois bien que tu n’es plus complétement toi-même. Que tu as été perturbée par ces gens et leur idéaux dénués de toute morale. Je vois bien que le lavage de cerveau a commencé. Je ne te reconnais plus Marion.

ARTHUR. Il parle de nous là ?

NICOLE. Ça m’en a tout l’air.

NORBERT. Je veux bien croire qu’ils aient pu te séduire avec leurs discours mais on ne va pas te laisser tomber. On est là Marion. JE suis là. Au début, tout à l’air merveilleux c’est sûr, avec ce genre de personnes, mais je suis prêt à parier qu’ils ne vont pas tarder à te demander de l’argent. A vivre à tes crochets. Il faut que tu fasses le deuil de ces relations venimeuses. Ce ne sera pas facile au début. Comme une sorte de sevrage, mais tu pourras compter sur nous.

ARTHUR. Mais qu’est ce qu’il raconte lui ?

NORBERT. (A Arthur) On n’a rien à se dire toi et moi. Mais je ne vous laisserai quand même pas faire. Je vous ai vu venir avec vos discours sur ces amours libres. Bernard a raison, ce n’est ni plus ni moins que du libertinage. Et ce n’est pas parce qu’elle a voyagé avec vous que Marion va embrasser vos mœurs déviantes.

ARTHUR. (A Marion) Tu n’as rien à dire ?

MARION. Ce n’est pas vraiment ce qu’il pense. C’est sa manière à lui de réagir. Mais ne le prends pas mal, ce n’est pas contre toi.

ARTHUR. Tu le défends en plus ?

MARION. Mais non.

ANTONIO. Mais si.

ARTHUR. A l’écouter, on serait les pires des sectaires et tu n’as rien à redire ?

ANTONIO. Pareil pour ton père.

BERNARD. Qu’est ce que j’ai dit encore moi ?

ANTONIO. Rien si ce n’est qu’on a une moralité douteuse. (A Marion) Ça commence à bien faire, tu ne crois pas ?

ARTHUR. Antonio à raison Marion. Ce dîner était une mauvaise idée.

JOSEPHINE. Mais non. C’est un dîner de famille. C’est tout. C’est toujours animé un dîner de famille.

BERNARD. Ah parce que ce sont mes gendres maintenant ? Première nouvelle. J’espérais des gendres de meilleure qualité pour tout t’avouer.

ANTONIO. De meilleure qualité ? Qu’est ce que ça veut dire ? Qu’on est indignes de marcher sur votre beau parquet, de regarder vos belles moulures ou de manger votre croûte ? Vous parlez de nous comme d’une marchandise. De meilleure qualité ? Qu’est ce que ça veut dire ? Cette fois c’est trop, je veux qu’ils nous présentent des excuses.

BERNARD. Hein ?

MARION. Tu n’en fais pas un peu trop là ?

ARTHUR. C’est toi qui n’en fais pas assez.

ANTONIO. Vu comment vous nous avez traité toute la soirée, ça me paraît effectivement être la moindre des choses.

BERNARD. Que je vous présente mes excuses. Et puis quoi encore ?

JOSEPHINE. Bernard. Fais un effort.

BERNARD. (Enervé.) Mais non. Je ne m’excuserai pas. J’ai encore le droit de dire ce que je pense ! Encore plus chez moi. Bon sang de dieu. Et ce ne sont pas deux petits cons qui vont venir me donner des leçons de bienséance.

MARION. Calme toi papa.

BERNARD. (Haussant le ton.) Mais je suis calme. Calme et choqué. Oui, je suis choqué. Choqué de voir qu’on peut prétendre être « amoureux » de plusieurs personnes à la fois. Choqué de voir que dans leur monde, l’amour inconditionnel n’a plus aucune signification.  Choqué de voir qu’ils ne se soucient que d’eux-mêmes. Ce sont de parfaits égoïstes. Voilà ce qu’ils sont pour moi.

NORBERT. Bien dit Bernard.

ARTHUR. N’en rajoute pas toi.

ANTONIO. On aime plusieurs personnes donc on est égoïstes ?

BERNARD. Vous êtes égoïstes parce que vous cherchez par tous les moyens à combler ce qui ressemble fort à un vide affectif en multipliant vos partenaires.

NORBERT. Bien dit Bernard.

ANTONIO. Ce qu’il y a de terrible avec les gens comme vous, c’est que leurs idées s’arrêtent là ou commencent celles des autres. Vous êtes incapables de souffrir une contradiction. Parce qu’au fond, vous avez peur.

BERNARD. Peur ? Et puis quoi encore ?

ANTONIO. Oui peur. Vous vivez dans un monde tellement binaire que la moindre «alternative » vous perturbe. Et ça vous arrange de penser ainsi. Pour vous le monde est peuplé d’hommes ou de femmes, d’intellectuels ou de manuels, de fumistes ou de travailleurs. Pour vous le monde est « soit ». Soit on est beau, soit on est moche. Soit on est gros, soit on est maigre. Soit on est hétéro, soit on est gay. Si on n’est pas généreux, c’est qu’on est forcément égoïste. Si on n’est pas carriériste, on ne doit pas avoir beaucoup d’ambition. Si on n’est pas monogame, c’est qu’on doit avoir un vide affectif à combler. Mais est ce que vous vous êtes déjà demandé si on ne pouvait pas être tout ça à la fois ? Qu’il y avait un milieu ou une globalité ? Que les choses, encore plus en amour d’ailleurs, ne sont pas figées.

JOSEPHINE. Il parle très bien le français quand même.

BERNARD. Ce n’est pas la question José. La question c’est de savoir comment on traite les gens.

MARION. C’est à dire ?

BERNARD. Il me dit que les choses ne sont pas figées. Soit. On est bien d’accord là-dessus. Mais si je suis tellement binaire comme vous avez l’air de le penser, c’est parce que cette manière de voir les choses a été pensée pour structurer la société. Et quand je lis ce bouquin sur le polyamour, c’est l’anarchie totale. Ces gens ne pensent qu’à leur petit plaisir oubliant par la même occasion toute notion d’engagement.

ARTHUR. On n’a jamais dit ça.

BERNARD. Bien sur que si, vous prenez ce qui vous plaît chez les gens et quand vous vous lassez, vous allez vers d’autres horizons avec un fatalisme répugnant qui consiste à dire : c’est comme ça, un jour on aime, un jour on n’aime plus. Mais je vais vous dire ce que c’est moi tout ça. C’est de la lâcheté émotionnelle.

NORBERT. Bien envoyé Bernard.

ARTHUR. (A Norbert) Toi ta gueule ou je t’en colle une. Putain mais qu’est ce qu’on fout là bordel ? Cette fois j’en ai plein l’dos. On se casse Antonio. Pas question de rester une seconde de plus avec ces gros cons.

Ils se lèvent et commencent à chercher leurs manteaux.

ANTONIO. (Dépité, à Bernard) Et vous nous parliez d’arrogance…

BERNARD. Personne ne vous retient effectivement.

MARION. (Paniquée.) Personne ne part. Asseyez vous.

ARTHUR. Pour quoi faire ? Pour continuer à se faire traiter de décadents ? (Continuant de chercher leurs manteaux.) Putain mais ils sont où nos manteaux ? (A Marion) Tu sais quoi Marion, je pense qu’on ne va pas pourrir encore plus l’ambiance. On s’appelle plus tard. Bonne soirée.

Ils sortent. Elle les suit en les exhortant à rester sans succès.

 ACTE IV

 Marion revient dans le living. Un temps.

BERNARD. Je ne savais pas que le « poly » était si susceptible.

MARION. (Excédée.) Tais-toi papa. Tais-toi. Alors quoi ? Ça fait deux ans qu’on ne s’est pas vu. Je me faisais une joie de vous retrouver. De vous raconter ce que j’ai vécu pendant ces deux années. Qui n’ont pas toujours été faciles. Parfois c’était même difficile. Et Arthur et Antonio ont toujours été là pour moi. Ils ont pris soin de moi comme peu de gens en sont capables sur cette terre. Nous avons tout partagé. A tel point que je tenais à vous les présenter pour que vous les découvriez. Et je suis tellement triste de constater que des gens que j’aime sont à ce point incapables de s’entendre. Je suis triste que tu ne puisses pas les recevoir autrement qu’en les mettant à la porte.

BERNARD. Ce n’est pas moi qui ai commencé.

MARION. Mais tu t’entends parler ? C’est cette image de toi que tu veux donner ? Tu leur reproches quoi au juste ? D’aimer plusieurs filles ? Mais qu’est ce que ça peut bien te faire à toi ? Ils ne sont pas venus draguer maman que je sache ?

BERNARD. Manquerai plus que ça tient. Je leur reproche de vouloir imposer leur point de vue.

MARION. (Elle crie.) Mais ils n’imposent rien à qui que ce soit.

BERNARD. Bien sûr que si. Ils n’acceptent pas l’idée qu’un couple puisse être épanoui dans la monogamie. Et j’ai du mal à comprendre que tu puisses les défendre bec et ongles comme ça.

MARION. Je les défends parce que je les comprends mais surtout parce que je ne les juge pas.

BERNARD. Tu comprends qu’on puisse jouer les infidèles en toute impunité.

MARION. Ils ne sont pas infidèles puisque leurs relations sont basées sur l’honnêteté. Ils se disent tout avec chacune de leur partenaire. Il faut te le dire en quelle langue ?

BERNARD. Donc ils se trompent mutuellement mais ça va mieux en le disant.

MARION. (Elle entre dans une colère froide.) Tu veux vraiment aller sur ce terrain là ?

BERNARD. Quel terrain ?

MARION. Celui de la fidélité.

BERNARD. Ça me semble être le cœur du débat finalement. Et le fait d’avouer ses infidélités ne rend pas pour autant fidèle.

MARION. Je n’arrive pas à le croire. Que ce soit toi qui oses dire ce genre de choses.

BERNARD. Et pourquoi ?

MARION. Pourquoi ? Mais parce que ça fait dix ans que ton portable vibre. A n’importe quelle heure de la journée et de la nuit. Dix ans que tu as l’air absent de celui qui trompe sa femme. Dix ans que tu ne te caches même plus. Et ce n’est pas parce que maman a accepté que c’est acceptable. La seule différence entre eux et toi c’est qu’eux ont le courage d’avouer qu’ils ne sont pas capables de vivre à deux. Ils ne se cachent pas et toi tu les traites de lâches ?

JOSEPHINE. (Honteuse.) Marion ! Tout ça ne regarde personne. Et ça n’est arrivé qu’une fois.

MARION. Mais ouvre les yeux maman.

JOSPHINE. Ton père m’a tout raconté. Et c’est par amour que je lui ai pardonné justement. Mais ce n’est ni le moment ni l’endroit pour parler de ça.

Un temps. Le portable de Bernard vibre.

BERNARD. (A Joséphine) Ma chérie, je…

JOSEPHINE. (Elle le coupe.) On ne peut pas vivre indéfiniment dans le péché. Tôt ou tard la vie te rattrape, Bernard.

Bernard se lève pour aller chercher le livre sur le polyamour.

NICOLE. Finalement tu es juste un polyamoureux qui s’ignore Bernard. Mais tu as le courage… De ne rien dire.

BERNARD. Maman n’en rajoute pas tu veux. (A Marion) Quant à toi ma fille, oui j’ai eu des relations extraconjugales et oui je n’en suis pas fier. Loin de là même. En revanche, j’ai pris un engagement auprès de ta mère. Et ce que j’ai pu faire par le passé n’a rien à voir. Je respecte ta mère. Et nous avons traversé ensemble ces épreuves. Parce que justement nous refusons d’admettre l’idée que l’amour n’est pas éternel. Tout en sachant pertinemment que tout n’est pas toujours rose dans un couple. (Il montre le livre qu’il a à la main.) Alors que dans votre bible là, c’est tout l’inverse.

MARION. Pas du tout.

BERNARD. Qu’est ce que tu en sais ? Je croyais que tu ne l’avais pas lu. Mais attend, je vais vous lire des passages de cet édifiante littérature. (Il lit le livre) : « Edouard, bien qu’initialement contre ce projet de vie à trois, finit par accepter l’amour naissant entre Sandrine et José. Et cette nuit là, le plaisir que pris Sandrine avec José, dans cette étroite petite tente, n’en fut que décuplé » Je fais ça moi ?

NICOLE. On ne sait pas mon fils, à toi de nous le dire…

BERNARD. Non je ne ressens aucun plaisir. Du moins je n’ai ressenti aucun plaisir dans la culpabilité de ma tromperie. Mais ce n’est pas tout (Il lit un autre passage) : « Après avoir vu échouer bon nombre de relations monogames. Après avoir connu l’adultère, la possession mais plus encore la jalousie. Après s’être promis de ne plus jamais retomber amoureuse, Sandrine comprit qu’il pouvait paradoxalement être plus aisé de tenir des engagements auprès de plusieurs personnes à la fois plutôt qu’à une seule ». C’est bien ce que je dis : c’est de la facilité, de la futilité. Je ne tiens pas mes engagements moi ? Je suis toujours là que je sache bon sang de bois.

JOSEPHINE. Personne ne te le reproche Bernard.

BERNARD. Ah mais si. On me traite d’infidèle sous entendant par là que je suis incapable de tenir mes engagements.

MARION. Je n’ai jamais dit ça papa.

BERNARD. Attends. Ce n’est pas fini.

NICOLE. Tu devrais l’emmener à ton groupe de lecture du mardi soir ce bouquin, vu comme il t’a bouleversé.

BERNARD. « José lui expliqua qu’en avouant ses amours pluriels à chacune des ses partenaires, il leur épargnait l’hypocrisie de l’infidélité ». Grand prince le José, il les épargne ! (Il reprend sa lecture.) « Il lui expliqua que dans leur relation, la jalousie n’aurait pas de place. Et qu’il se réjouirait si jamais Sandrine tombait amoureuse d’un autre homme ». Parce que tu crois que j’ai eu le culot de demander à ta mère de se réjouir de mes relations moi ? Non. Et tu sais pourquoi ? Parce que je la respecte trop pour ça justement.

MARION. Tu ne comprends rien décidément. Ces gens acceptent justement l’idée de ne pas être tout pour l’autre. Ils acceptent avec joie le bonheur que peut ressentir leur partenaire avec une autre personne.

BERNARD. Mais c’est totalement pervers. Regarde (Il reprend sa lecture) : « Sandrine fût rassurée lorsqu’elle constata que José et Edouard, ses deux nouveaux compagnons de vie, non contents de se tolérer, s’appréciaient. Comment pouvait-il en être autrement s’amusa José en ayant cette réflexion qui deviendra leur maxime de vie : si je t’aime et que Edouard t’aime, nous nous aimerons forcément aussi puisque nous aimons la même femme ». Rien que de relire cette phrase. J’en ai mal à la tête. C’est de l’ineptie diffusée en spray. Comment peut-on en arriver à de telles conclusions ? Non je vais te dire ma fille. Que le bouquin soit pressenti pour le Goncourt, pourquoi pas. Après tout je dois bien reconnaître qu’il y a un certain style. Même si je suis persuadé que le fait que ce récit soit autobiographique a dû peser dans la balance. En revanche, je serais ravi de débattre avec l’auteure. Qu’elle m’explique comment diable elle a pu en arriver là…

MARION. Je t’écoute.

BERNARD. Hein ?

NICOLE. Oh nous y voilà.

MARION. Tu as dit que tu voulais parler avec l’auteure alors je t’écoute. Dis-moi ce que tu as à me dire.

Il reste complètement abasourdi par la nouvelle. Un temps.

NORBERT. Parce que c’est toi qui … c’est vous qui …

JOSEPHINE. C’est toi l’auteure ?

MARION. Oui c’est moi.

BERNARD. Mais alors tu… vous…

MARION. Oui.

BERNARD. Et c’est eux…

MARION. Oui.

NORBERT. (Très satisfait.) Alors j’ai encore toutes mes chances. Un de plus, un de moins…

NICOLE. Je ne suis pas sûre que ce soit le moment Norbert.

BERNARD. Mais pourquoi tu ne nous l’as pas dit plus tôt ?

MARION. Je vous ai envoyé une lettre pour vous en parler il y a plusieurs mois papa. Parce que je ne voulais pas vous laisser plus longtemps dans l’ignorance. Malheureusement, j’ai vu que cette lettre à connu le même sort que toutes les autres. (Elle lui désigne la montagne de courrier.)

BERNARD. Je ne sais pas quoi dire.

NICOLE. Tu pourrais la féliciter déjà, toi qui la voyait loin du Goncourt…

BERNARD. Tu étais au courant maman ?

NICOLE. Oui.

BERNARD. Depuis quand ?

NICOLE. Je ne sais pas. Quelques mois.

MARION. C’est moi qui lui ai demandé de garder ça pour elle.

JOSEPHINE. Mais pourquoi l’avoir dit d’abord à ta grand-mère ?

MARION. Parce que je savais qu’elle ne me jugerait pas.

JOSEPHINE. Mais on ne te juge pas ma chérie.

MARION. Vous l’avez quand même fait toute la soirée.

BERNARD. En tout cas merci, on passe pour de parfaits idiots.

MARION. Au moins je sais ce que vous pensez réellement.

Un temps.

BERNARD. Laisse-nous un peu de temps pour digérer. Les émotions se bousculent un peu là.

NICOLE. Au moins, elle n’est pas lesbienne. Elle est juste doublement hétérosexuelle. Vous devriez être les plus heureux du monde.

BERNARD. Je ne sais plus quoi dire.

MARION. Tu pourrais déjà commencer par prévoir un nouveau dîner avec Arthur et Antonio.

BERNARD. Je ne suis pas sûr qu’ils en aient réellement envie…

MARION. Ils viendront…

BERNARD. Et après ?

MARION. Après ? Tu pourrais cocher le 12 novembre dans ton agenda pour venir à la cérémonie de remise du Goncourt. Rien ne pourrait me rendre plus heureuse aujourd’hui.

Une semaine plus tard. Jour de la cérémonie du Goncourt. Même lieu. Joséphine et Bernard sont dans le salon. Bernard est assis dans le canapé. Joséphine s’affère dans tous les sens. Ils sont sur leur trente-et-un.

JOSPHINE. (Cherchant de partout.) Mais où est-ce qu’elles sont ?

BERNARD. Qu’est ce que tu cherches ?

JOSPHINE. Mes boucles d’oreilles vertes. Celles que tu m’as offertes pour nos vingt ans de mariage. Tu ne les as pas vu ?

BERNARD. Non.

JOSPEHINE. Ce n’est pas possible ça. Pile un jour comme celui là, il faut que ça m’arrive.

BERNARD. Tu n’as qu’à en mettre d’autres.

JOSPHINE. Je ne veux pas en mettre d’autres.

On frappe à la porte. Bernard va ouvrir. Entre Marion dans la même tenue décontractée qu’elle avait une semaine avant.

MARION. Bonjour papa.

BERNARD.  Entre ma fille.

Il la regarde.

BERNARD. Tu aurais pu faire un effort vestimentaire quand même.

MARION. Ce n’est pas ce style là qu’ils jugent. (Elle sourit.) Bonjour Maman.

Joséphine continue de courir dans tous les sens.

JOSEPHINE. (Sans s’arrêter de chercher.) Bonjour Marion. J’arrive. Deux petites minutes.

MARION. (A Bernard) qu’est ce qu’elle fait ?

BERNARD. Elle cherche ses boucles d’oreilles.

MARION. Elle ne peut pas en mettre d’autres ?

JOSPHINE. NON. C’est celles là que je veux.

MARION. (A Bernard) Et mamie ?

BERNARD. On la retrouve en bas de l’immeuble. Arthur et Antonio ?

MARION. Ils nous attendent là-bas.

BERNARD. J’ai relu ton livre tu sais.
MARION. Ah bon ? Je croyais que c’était une perte de temps de lire deux fois le même livre. (Elle sourit.)

BERNARD. Parfois, ça permet de voir les choses sous un angle différent. (Il sourit.) Et quand l’auteure à du talent…

JOSEPHINE. Je les ai retrouvés ! Vous êtes prêts ?

BERNARD. On attendait plus que toi. C’est à quelle heure la cérémonie ?

MARION. Dans une heure. Il ne faut pas qu’on traine.

BERNARD. (Prenant son manteau) alors on y va. A propos, pourquoi Camille Desjours comme pseudonyme ?

MARION. Juste parce que c’est beau.

BERNARD. Pourquoi pas.

Il se prends la tête dans les mains et est visiblement très incommodé par un mal de crane.

MARION. Ça ne va pas ?

BERNARD. J’ai une migraine qui ne passe pas depuis ce matin.

JOSPHINE. Tu en fais de plus en plus en ce moment. Attends, je vais te chercher une aspirine et on file.

MARION. Bouge pas maman. J’en ai dans mon sac.

Elle fouille dans son sac et fait tomber une boîte sur le sol. Bernard la ramasse pensant ramasser une boite d’aspirine et découvre qu’il s’agit d’un test de grossesse. Joséphine le voit aussi. Ils observent tous les deux Marion avec un air interrogatif. Un grand temps.

BERNARD. (Il sourit.) je ne te demande pas qui est le père…

RIDEAUX

Tristan MAUSURGA

30 janvier 2018

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