L’amour géographique

                                                  

                                                     L’AMOUR GEOGRAPHIQUE

      Printemps. Retour des beaux jours et des moustiques qui piquent. Deux amis se retrouvent en terrasse un vendredi soir. Ce sont deux hommes qui n’ont absolument rien en commun si ce n’est leur enfance.

JULES. (Au serveur) Deux Pintes. Blanche. Sans citron. Dans des verres propres qui ne sentent pas le poisson s’il vous plait. (Il allume une cigarette, inhale et expire en homme satisfait – un temps)

BASILE. Le poisson ?

JULES. La dernière fois, ils sentaient le poisson leurs verres. J’te jure, c’est pas des blagues… Bon qu’est ce que tu voulais me dire de si important que je vais être obligé de me faire Koh-Lanta en streaming demain matin ?

BASILE. Ça y est Jules. Je l’ai trouvé…

JULES. Quoi donc ?

BASILE. (Très enthousiaste) Mais elle. Elle avec un grand E. Elle avec qui je suis enfin capable d’envisager un avenir à deux.  Tu te rends compte ? Ça fait plus de dix ans que j’attends comme un con. Dix ans que je ne suis plus tombé amoureux et là, comme ça, par hasard, je tombe sur elle.

JULES. (Dubitatif) Par hasard ?

BASILE. On s’est rencontré dans un bar.

JULES. (Très sérieux) C’est vrai que rencontrer par hasard une femme dans un bar est pour le moins incongru.

BASILE. (Il rit) Ce que je veux dire, c’est que ce n’était pas prémédité. J’avais pas prévu de tomber amoureux ce soir là. J’avais d’autres projets en tête vois-tu. Et elle aussi figure-toi. Mais voilà que je me retrouve seul au bar pour commander. Je commande donc et j’attends en essayant de prendre une position détendue sensée masquer le fait que je n’assume pas du tout de me retrouver tout seul. Genre…

(Il mime la position ridicule dans laquelle il était – parodie de regard à la Marlon Brando accoudé au bar, et probable Duck face).

JULES. Ah oui oui oui… Je vois… C’est dommage que je ne passe pas plus de temps avec toi quand tu es seul. On s’amuserait beaucoup…

BASILE. (Il reprend sa position initiale) Ouais. Bref. Je suis seul au bar et je commence à regarder la salle. Et tout au fond, je vois une fille toute seule. Nos regards se croisent. Furtivement. J’ai à peine le temps détailler sa robe que mes yeux se dérobent. Mais à ce moment là, j’ai besoin de rembobiner la séquence. Comme pour vérifier que je n’avais pas rêvé. Et là je tombe encore dans son regard. Comme si, elle aussi, avait besoin de vérifier. C’est là que j’ai su. Quand nos regards se sont croisés pour la deuxième fois en moins de trente secondes. Tu sais, c’était ce genre de regard ultra intense ou tu entres en connexion avec l’autre. Comme deux gays qui se reconnaissent au premier coup d’œil. Un regard de reconnaissance mutuelle.

JULES. Sauf que là, c’était deux hétéros qui se reconnaissaient au premier coup d’œil.  Remarque, c’est plus simple de se reconnaitre au premier regard pour les hétéros que pour les gays tu vas me dire… physiquement j’entends.

BASILE. Arrête. T’as très bien compris. Ça ne t’ai jamais arrivé à toi ? De savoir dès le premier regard d’une femme qu’elle était sous le charme ?

JULES. Si. Des centaines de fois même. C’est ballot que je sois pédé. Mais c’est toujours comme ça quand tu es gay. Curieux paradoxe que celui de l’excitation des femmes par l’homosexualité des hommes. C’est certainement le côté fruit défendu qui leur fait perdre les pédales. Ou alors la mission de remise dans le droit chemin dont certaines se sentent non seulement investi mais en plus capables. (Il expire – Et sur un ton professoral) Mon cher Basile, on vit là une drôle d’époque qui restera marquée par le déclin du romantisme, c’est indéniable. Pour draguer ma mère, mon père, lui disait à l’envie qu’elle avait de beaux yeux. Et pour draguer sa copine, mon frère s’est fait passer pour un pédé.

BASILE. Mais je ne te parle pas de drague là. Je te parle de moment suspendu. D’évidence mutuelle. Je te parle d’amour.

JULES. Tu l’as rencontré quand ?

BASILE. Hier.

JULES. Ça confirme bien ce que je pense.

BASILE. Quoi ?

JULES. Tu ne connais pas cette femme et tu me parles d’amour… Ce que tu peux être terre à terre parfois…

BASILE. (Lentement) Terre à terre … ? Expression …

JULES. (Il le coupe) … que j’aime bien.

BASILE. Et dont tu ignores le sens, visiblement.  

JULES. Et alors ? Il y a bien des gens qui conduisent sans permis. T’es la police de l’expression française toi maintenant ? Ne sois pas aussi discriminant à l’égard des ignorants s’il te plait. Toujours est-il que coup de foudre ne rime pas toujours avec amour. Se connaître, c’est mieux pour s’aimer. Et le temps, ça aide pour se connaître.

BASILE. Mais tu ne comprends pas que c’est justement ça l’amour : l’évidence qui se moque du temps. Et j’ai beau ne la connaître que depuis quelques heures, je suis fou d’elle. On a passé la nuit entière à discuter. Et quand on s’est quitté ce matin je savais que c’était elle. Et tiens, je suis même prêt à te parier qu’elle sera la mère de d’Oscar, Tristan et Eustache.

JULES. (Un temps) Tu l’as consulté pour les prénoms ?

BASILE. Pas encore.

JULES. Faudra peut-être y penser…

BASILE. On est en totale communion je te dis. Tu verras que mes prénoms sont les siens et seront les nôtres. C’est la femme de ma vie. Mon âme sœur.

JULES. Vous avez couché ?

BASILE. Non, pourquoi ?

JULES. Parce qu’on pense souvent avoir rencontré l’âme sœur quand elle baise bien.

BASILE. Tu sais que dans « âme sœur » il y a « âme ». On ne parle pas de sexe là.

JULES. il y a « soeur » aussi … Mais passons. Ça n’enlève rien au fait que je n’arrive pas à comprendre comment tu peux aimer une femme sans même l’avoir baisé. Pour moi c’est aussi absurde qu’un rosbif sans moutarde à l’ancienne. Tu passes à coté du meilleur en te contentant du bien.

BASILE. Tu sais ce qu’on dit : le meilleur est l’ennemi du bien.

JULES. Forcement. Le bien est tellement jaloux du meilleur qu’il ne pouvait s’en faire qu’un ennemi.  Faut reconnaître que le bien est parfois bien mesquin.

BASILE. Tu sais Jules, j’ai 34 ans. Et ce que je vais te dire, je ne l’ai jamais dit à personne. Quand j’étais adolescent, je suis tombé éperdument amoureux d’une fille qui s’appelait Sasha. Elle, bien sûr, n’avait même pas connaissance de mon existence. Mais moi je pensais sans cesse à elle. Et j’avais beau être ado – donc sexuellement perturbé – toutes les pensées que j’avais pour elle étaient extrêmement pures. Et rien que l’idée de faire l’amour avec cette fille me dégoutait un peu. Comme si le sexe n’était pas à la hauteur des sentiments que j’éprouvais. Tu comprends ce que je veux dire ? Et aujourd’hui c’est exactement ce sentiment que je retrouve. La beauté de cette relation naissante aurait été ternie par la bestialité d’un rapport sexuel dès le premier soir. Tu vois ?

JULES. Ce que je vois surtout c’est qu’à force de rester bien au chaud dans tes glinches, Oscar, Tristan et Moustache ne sont pas prêts de voir le jour.

BASILE. Eustache.

JULES. Eustache ? Sans déconner ? C’est quoi le but ? Tu veux l’isoler dans la cour de récré ? Il aura intérêt à être canon le petit eustache parce qu’avec un prénom pareil, c’est un bouc émissaire en puissance. Et puis c’est laid Eustache. Comme tous les mots qui finissent en « stache » d’ailleurs. Mais bref. Dormir avec elle aurait eu d’autres avantages. Si ça se trouve c’est une snoozeuse et tu n’en sais rien. Alors que si tu avais dormi avec elle, tu le saurais.

BASILE. Ca pour le coup, ça m’en touche une sans faire bouger l’autre.

JULES. On en reparlera quand tu te seras tapé dix années de réveils intempestifs et répétitifs. Crois-moi mon vieux, personne ne veut passer sa vie avec un snoozeur. Les snoozeurs sont des pervers. Mais bref. Il y a bien un moment ou il faudra que tu lui montres autrement que tu l’aimes à ta Catherine.

BASILE. Comment tu sais qu’elle s’appelle Catherine ?

JULES. C’est simple. Pour qu’elle accepte de subir tes réflexions d’ado attardé sans broncher, soit elle est asexuée soit c’est une fervente catholique n’ayant toujours pas succombé aux plaisirs de la luxure.  Et comme je te souhaite qu’elle soit catho et non trépanée du cul, et que le prénom Catherine était très à la mode dans la bourgeoisie catholique à la fin des années 80, j’en déduis que ta dulcinée s’appelle Catherine.

BASILE. Et qu’est ce qui te dit qu’elle est catho ?

JULES. Passer la nuit à discuter sans même baiser à trente ans passés ? Seuls les cathos en sont capables. Maintenant une question me taraude.

BASILE. Te taraude ?

JULES. Me taraude.

BASILE. L’heure est grave.

JULES. Je le crois (C’est aussi mon avis). Puis-je ?

BASILE. Mais bien sur.

JULES. Ça va prendre combien de temps avant que ton cerveau décide d’agir comme un homme de 34 ans et pas comme un accroc au Biactol ?

BASILE. Mais cette sensation est éphémère. Bien sûr qu’après, l’envie de lui faire l’amour va venir. Je voulais juste que tu saches quels genres de sentiments j’éprouve. J’ai l’impression d’être revenu au collège. C’est magique.

JULES. (Rêveur) Ahhhhh le collège. Cette période magnifique ou tu découvres que tu as une bite sans pouvoir l’utiliser. Sûr que c’est magique comme période. Enfin. J’espère que la pureté de tes sentiments va rapidement laisser place à la fougue de ta bistouquette si tu veux la garder ta Catherine.

BASILE. Tu vois, c’est un truc qui m’a toujours interpellé avec toi.

JULES. Quoi donc ?

BASILE. Ce regard cynique que tu portes sur l’amour comme le ferait n’importe quel hétéro décérébré fan de football.

JULES. Ça veut dire quoi ça encore ?

BASILE. Ça veut dire qu’en tant que gay qui l’assume tu devrais avoir un peu plus d’ouverture d’esprit.

JULES. Mais qu’est ce que c’est que ces conneries encore ? Quel rapport avec ma sexualité ?

BASILE. Tu sais très bien ce que je veux dire. On vit là une époque d’hypocrisie sexuelle qui veut que les gays soient enfin socialement admis tout en sachant qu’au fond rien n’a véritablement évolué. Une époque ou le politiquement correcte fais écran avec une homophobie toujours latente. Et ou les gays continuent de passer par des phases que les hétéros ne connaitront jamais. Ce qui fait d’eux des gens généralement plus ouverts d’esprits.

JULES. Tu me fais chier Basile avec tes raisonnements d’hétéro à deux balles. Je suis gay. C’est tout. Ce qu’il y a de terrible avec les hétéros, c’est qu’il n’y a pas de juste milieu avec vous. Vous continuez de voir les gays de deux manières : Soit on est atteint d’une maladie incurable, soit on a tellement souffert qu’on est forcément ouverts d’esprit et par voie de conséquence plus intéressants que l’hétérosexuel moyen.  Mais là ou le bas blesse, c’est que dans un cas comme dans l’autre vous persistez à mettre en avant notre différence. Alors qu’on est comme les hétéros. Pas mieux. Pas pires. Pareils. Un homo, c’est un hétéro qui aime les hommes. C’est tout. Et tu vas trouver ça dingue, mais ça marche aussi avec les femmes. Donc j’ai le droit d’être cynique et de manquer d’ouverture comme n’importe quel hétéro. Bon maintenant que je t’ai ouvert l’esprit sur le manque d’ouverture d’esprit des gays, explique-moi : Pourquoi elle ? Qu’est ce qu’elle a de plus que les autres.

BASILE. C’est ça que tu ne veux pas comprendre. On n’explique pas l’irrationnel. C’est comme ça, c’est tout. On était là et ça s’est produit. C’est ça rencontrer l’âme sœur.

JULES. Tu viens de résumer en une phrase ma théorie sur l’amour chez les êtres humains.

BASILE. Comment ça ?

JULES. (Sur un ton professoral) Vois-tu mon cher Basile, contrairement à ce que pensent bon nombre d’êtres humains, l’âme sœur n’existe pas et n’a jamais existé ailleurs que dans les bouquins et l’imaginaire commun. (Avec beaucoup d’aplomb) L’amour n’a rien d’irrationnel, l’amour est géographique.

BASILE. Et aller, on est reparti avec tes théories à la con. Je te parle d’amour et tu me parles de géographie ?

JULES. Tout juste. Si les gens sont en couples c’est parce qu’ils jouissaient à l’époque de leur rencontre d’une promiscuité géographique. Les gens s’aiment parce qu’ils se sont rencontrés…

(Silence)

BASILE. Pfiouuuu… ça frôle le génie la dis donc …Tu sais que c’est compliqué de tomber amoureux si on ne se rencontre pas…

JULES. Tu ne comprends pas.

BASILE. Non ça c’est sur. Eclaire ma lanterne Diogène.

JULES. Ce que j’essaie de te dire, c’est que personne n’est « fait » pour personne mais la société, telle qu’on l’a organisé, veut que l’on finisse par passer sa vie avec celui ou celle dont on était géographiquement proche quand on était célibataire. Mais regarde autour de toi Basile. Si les gens sont en couples, c’est pas parce qu’ils ont rencontré l’âme sœur comme tu dis. C’est parce qu’ils ont fait les mêmes études, parce qu’ils étaient dans le même bar. A la même soirée. Parce qu’ils étaient voisins. Amis d’amis. Et j’en passe. Tu t’apprêtes à passer ta vie avec cette femme que tu as rencontré hier parce que tu étais géographiquement proche d’elle. Mais qui te dis que ton âme sœur, ta véritable âme sœur ne vit pas dans le fin fond du Kurdistan ? Peut être bien que cette femme existe. Qu’elle est objectivement (il mime les guillemets) « faite » pour toi. Et pourtant tu ne l’as rencontreras probablement jamais. Et tu vas passer ta vie aux côtés de Catherine de Saint Saumon en passant à côté de Svetlana Malkova. C’est donc bien une question de géographie. Si cette kurdistanaise…

BASILE. (Il le coupe) Kurde.

JULES. Oui bref. Si cette kurde avait été à ta soirée hier peut être que tu n’aurais même pas remarqué Cathoche !

BASILE. Donc pour toi si je m’apprête à passer ma vie avec Catherine, c’est de la géographie ?

JULES. (Haussant le ton) Mais c’est l’évidence même. Pourquoi est-ce que tu crois que toutes les applications de rencontres sont basées sur un système de géolocalisation ? Tu vois bien que c’est ça l’avenir de l’amour : la géolocalisation. C’est pas l’âme sœur que les gens cherchent, c’est leur voisin ! Et note bien que je le déplore.  Je suis un romantique moi.

BASILE. Ça ne fait aucun doute…

JULES. Bah tiens. Mais approfondissons un peu les choses si tu veux bien. Tu m’as dit que tu as eu besoin de la regarder une seconde fois. Pourquoi ? Parce que tu l’as trouvé belle. Tout simplement. Tu serais allé parler à cette fille si tu l’avais trouvé moche ? Honnêtement.

BASILE. (Embarrassé) … Je sais pas … non … Enfin pour être tout à fait honnête, je n’en sais rien mais peut-être que oui, je ne serais pas allé la voir.

JULES.  C’est même certain. En tout cas tu ne serais pas allé la voir pour en faire la femme de ta vie. Et pourtant une moche pourrait très bien faire l’affaire pour enfiler la robe d’âme sœur. Mais non tu veux une belle. Tu discrimines les moches. Note que je ne te juge pas. Consciemment ou non, on raisonne tous comme ça. C’est bien pourquoi la beauté n’a rien de subjectif. Mais on s’éloigne du sujet.

BASILE. (Narquois) Ce serait dommage…

JULES. Enfin comme tu as pu le constater, ma théorie ne s’appuie pas uniquement sur la géographie mais aussi sur l’instant.

BASILE. L’instant ?

JULES. L’instant. Et bien oui. C’est à dire qu’au moment de la rencontre, à cet instant T, les deux sujets doivent être célibataires. Si l’un des deux est en couple, pas de nouvel amour possible. Et tout ça pour quoi ? Par fidélité ! (Un temps) Quelle connerie. Le tue-l’amour par excellence. D’ailleurs tu remarqueras que bien souvent, être fidèle c’est renoncer à l’âme sœur.

BASILE. Comment ça ?

JULES. Ce que tu appelles « fidélité », je l’appelle confort. Combien de personnes restent en couple par peur de la solitude ? Combien de personnes savent au fond d’elles même que cette attirance irrépressible qu’elles ont pour un autre n’est pas qu’une simple attirance. Sans jamais oser franchir le pas, par peur de l’inconnu. Ces gens là ne connaitront justement jamais l’âme sœur. Car ce n’est pas à leur conjoint ni même à l’amour qu’ils sont fidèles, mais à leur quotidien sinistre.

BASILE. …J’ai mal à la tête…

JULES. Ça fait toujours mal la première fois qu’on réfléchit… Mais tu verras, la réflexion, c’est comme l’amour et la clope : ça fait mal la première fois et après on peut plus s’en passer.

BASILE. Très malin. Et qu’est ce que tu fais de l’adultère ? Il y a bien des couples qui éclatent parce qu’une âme sœur va venir s’immiscer entre eux.

JULES. C’est une vision bien idyllique de l’adultère mais là-dessus je te rejoins. Je pense qu’au fond, le problème de l’homme c’est d’être passé de la bigamie à la monogamie au fil des siècles.

BASILE. C’est pas tout à fait ce que j’ai dit… mais dans certains cas, le fait d’être en couple n’empêche pas de tomber amoureux d’une autre personne. Donc ton argument sur l’instant ne tient pas.

JULES. Je te l’accorde et je retire « l’instant » de ma théorie. Mais ça confirme ce que je pense : la monogamie est le cancer du couple. Au fond, c’est les mormons qui ont tout compris.

BASILE. Ceux qui ont tout compris, ce sont les gens qui passent leur temps à vivre et non pas à théoriser l’inthéorisable. Tu perds ton temps avec ton anticonformisme à outrance et de tes théories vaseuses. Si tu étais justement un peu plus comme nous tous ici bas, si tu ne fomentais pas toutes ces théories absurdes, tu serais certainement plus heureux.

JULES. Tu connais le mode de reproduction des tortues ?

BASILE.  Non. Mais je vois pas le rapport.

JULES. Ça s’appelle la « parade nuptial ». Et je ne t’apprends rien en te disant que la libido de la femelle s’accroit à mesure que le male qui la courtise se montre agressif. Le but c’est d’immobiliser la femelle dans un coin pour que le male puisse le chevaucher. Mais tu sais ce qui est fascinant chez les tortues ?

BASILE. Fascinant.  C’est le mot que je cherchais…

JULES. C’est qu’elle se foutent royalement de l’âme sœur. Elles se croisent en plein milieu de l’océan. Et si les conditions idéales de la parade nuptiale sont réunies – eau chaude, lune rousse, attraction physique et alignement des planètes – elles se chopent et puis c’est tout. Elles reprennent chacune leur chemin et ne se reverront probablement jamais. La tortue, c’est la reine du coup d’un soir. Et je te le demande très sérieusement :  est ce que tu as déjà vu une tortue malheureuse ?

BASILE. Non c’est sur mais je n’ai jamais vu non plus de tortue avec deux crédits à la consommation et un prêt immobilier pour un endettement total supérieur à 45%, avec une pension alimentaire à régler chaque mois pour un enfant qui refuse de te voir car sa mère l’éduque dans la haine de son père et vivant dans un minable une pièce de 22 m2 avec comme voisin un dieu du cul qui fait grimper au rideau une nouvelle tortue tous les soirs.

JULES. Bah, déjà si tu vivais comme les tortues, ton problème de pension alimentaire n’aurait jamais existé tu vois.

BASILE. Tu me gonfles avec tes tortues.

JULES. Forcément c’est dur d’admettre qu’une tortue se débrouille mieux que toi sentimentalement parlant.

BASILE. Voilà, c’est ça. En tout cas Catherine n’est pas une tortue et moi non plus. Et oui je l’aime. Et je me fiche de connaître les raisons qui font que je m’apprête à passer ma vie avec elle. Que ce soit de la géographie, de l’esthétisme, de la religion, une sombre histoire de tortue ou que sait-je encore : JE M’EN FICHE. L’important n’est pas là. L’important c’est que pour la première fois de ma vie je ne me pose pas de questions. Et bordel ça fait du bien.

JULES. Et je t’envie. Tu sais combien je t’envie. Et malgré tout ce que j’ai pu te dire, je ne demande qu’une chose : que ton avenir anéantisse ma théorie.

BASILE. (Souriant). Tu verras.

JULES. (Souriant). J’en suis sûr.

(Le serveur pose les deux pintes sur la table – Jules sent son verre)

JULES. Putain c’est pas faute de l’avoir précisé : il pue la truite ce verre.

 

                                                                  RIDEAUX

 

 

 

                                                              

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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