Eloge funèbre

         Marius est assis à sa table de travail. Il écrit frénétiquement. Béa entre dans son bureau. Marius est un iconoclaste rêveur, un brin égoïste mais profondément attachant. Béa est une femme qui manipule le second degré comme personne. Mais juste le second degré Elle l’aime parce qu’il est fou. Il l’aime parce qu’elle le supporte.

Ils aiment se challenger

BEA. Qu’est ce que tu fais ?

MARIUS. (Cynique) Je joue du biniou.

BEA. Je me disais aussi que ça sentait bizarre… Allez dis-moi.

MARIUS. J’écris un discours.

BEA. Un discours ? Pour quelle occasion ?

MARIUS. Pour mon enterrement.

BEA. (Paniquée – autant qu’on peut l’être quand on apprend la mort future de son époux) Quoi ?

MARIUS. Pas de panique, je vais bien. C’est une simple mesure de précaution.

BEA. Comment ça ?

MARIUS. C’est simple. Tu te souviens de l’enterrement d’Alfred le mois dernier ?

BEA. Oui.

MARIUS. Et bien faut reconnaître qu’à l’enterrement d’Alfred, c’était quand même pas folichon folichon les discours… Entre les larmichettes, le pathos et la liste de ses soi-disant qualités, on peut même dire qu’on s’est carrément fait chier. Je ne sais pas si tu as déjà remarqué, mais la mort entraine toujours un élan de sympathie chez le commun des mortels. Tu peux être le roi des connards, le jour ou tu meurs, tout le monde te trouve formidable. C’est la vie à l’envers. Comme si l’hypocrisie fleurissait sur les cendres de celui qui pourrit.

BEA. Mais qu’est ce qu’il t’a fait Alfred ? A part mourir ?

MARIUS.  Lui ? Rien. C’est les faux derches que son trépas a engendré qui m’irritent. Quand j’entends Bernard, la larme à l’œil, expliquer combien son ami va lui manquer alors que la veille de sa mort, il disait à qui voulait l’entendre qu’Alfred était un con, ça me courrouce.  Donc je préfère anticiper et écrire moi même le discours qu’on fera en mon honneur si jamais je devais mourir prématurément. C’est comme un contrôle qualité si tu veux. Au moins, je suis sur du contenu.  Et je restituerai à mon discours le caractère festif qu’il doit avoir en l’exonérant de toute tartuferie crapuleuse. Hashtag ZéroRisque comme disent les jeunes.

BEA. Décidément, maman avait raison : le discours n’est pas fait pour honorer celui qui l’écoute mais pour flatter l’égo de celui qui le prononce. (Elle réfléchit et on sent que le mal lui monte à la tête – Certainement qu’elle se pince le haut du nez), Bon… euh…. Déjà, on n’appelle pas ça un discours mais un éloge funèbre. Ensuite, ces éloges ne sont pas faits pour que les gens se bidonnent sur le défunt. Le but, c’est de dire pourquoi celui qui est parti va nous manquer.

MARIUS. Ben justement. Si par malheur je devais partir, je préfère que ce soit toi qui fasse mon éloge funèbre et qui dise combien je vais vous manquer.

BEA. Sachant que c’est toi qui l’aura écrit ?

MARIUS. Mais les gens ne sont pas obligés de le savoir Béa.

BEA. Bon, en gros, pour résumer : tu es en train d’écrire l’éloge que je serais sensée lire pour toi le jour de ton enterrement, pour le cas ou tu viendrais à mourir prématurément, c’est ça ? Faisons comme si c’était normal après tout. Voilà bien une activité du dimanche parfaitement saine. Et pas morbide du tout qui plus est.

MARIUS. Mais enfin Béa, il faudra quand même que tu te fasses à l’idée que je ne suis qu’un simple mortel et qu’un jour ou l’autre la mort me fera tomber du piédestal sur lequel tu m’as mis. Et je ne vois pas ce qu’il y a de sinistre à parler de la mort. Figure-toi que dans certaines cultures, la mort n’a rien de triste, au contraire. Par exemple, chez les Balinais la mort est une renaissance, un passage vers une autre vie. Donc finalement, penser à ma propre mort, c’est aussi anodin que de penser à changer de métier. Tu comprends ? Et je vais même te dire : la mort ne me fait pas peur ! D’ailleurs hier, je parlais de la mort avec Maurice et je lui disais que ce n’était pas grave.

BEA. Quoi, si tu meurs ?

MARIUS. Non si lui meurt !

BEA. Ah ! Je me disais aussi.

MARIUS. Bref. Tout ça pour te dire que je trouve ça plutôt sain de parler de la mort dans un couple. (Avec beaucoup d’aplomb) Et je te rappelle que si tu ne voulais pas que je meure, il ne fallait pas m’épouser.

BEA. Quel rapport ?

MARIUS. Aucun. Mais oserais-je te rappeler que c’est toi qui as voulu te marier alors que moi j’étais contre. Et tu te souviens pourquoi j’étais contre ?

BEA. Parce que tu trouves le mariage glauque.

MARIUS. Et pourquoi je trouve le mariage glauque ?

BEA. (Récitant sa leçon) Parce que le mariage ne connaît que deux issues : la mort ou le divorce.

MARIUS. Ah tu vois ! Tu vois ! Mais comme je suis un optimiste je préfère envisager la mort. Logique.

BEA. (Incrédule) Ah mais oui ! Un syllogisme implacable. On se demande ou tu vas chercher toutes ces bêtises avant de les mettre dans ta bouche ?

MARIUS. Oh tu sais, moi, tout ce que je veux éviter, c’est un conglomérat de Bernard à mon enterrement. Quand même Bea… Quand même… Encenser de la sorte celui là même que tu as dénigré deux jours auparavant, c’est d’un mauvais gout tu ne trouves pas ?

BEA. Parce qu’écrire soi-même son propre éloge funèbre, ça a quel gout à ton avis ? Tu n’aurais pas pu faire un testament comme tout le monde ? C’est quand même plus intimiste. Et moins égocentrique.

MARIUS. (Furieux) Mais je n’ai pas les sous pour ça voyons. Et tu sais très bien que le testament est le privilège du nanti. Les riches font des testaments et les pauvres ont des éloges funèbres. Et il est hors de question que l’oraison funèbre devienne le monopôle des capitalistes tu m’entends ?

BEA. Calme-toi… C’était juste une suggestion. Je peux quand même avoir un droit de regard sur ce que je suis sensé lire le jour de ta teuf funèbre ?

MARIUS. Mais je veux. (Il lui tend son papier).

(Elle lit pour elle)

BEA. T’es pas sérieux ?

MARIUS. Bah quoi ?

BEA. Tu ne penses quand même pas sérieusement que les gens vont croire une seule seconde que ces phrases sont de moi ?

MARIUS. Et pourquoi pas ?

BEA. Je vais lire à voix haute. Ça t’aidera peut-être à comprendre.

MARIUS. Excellente idée ça, Béa.

(Elle lit à voix haute – il lance la musique de love story sur la chaine) 

BEA. « Marius nous a quitté trop tôt ».

BEA. (Elle coupe) : Ca va peut être aller la chansonnette non (penaud, il arrête la Musique)

BEA. (Elle reprend) « Marius nous a quitté trop tôt. A toi, puissant géniteur je dédis ces phrases ».

BEA. (Elle coupe) Bon, déjà on n’a pas d’enfants.

MARIUS. Mais on en aura peut-être le jour ou je mourrais.

BEA.  C’est quoi que tu n’as pas compris dans le mot stérile ?

MARIUS. Faut être pragmatique.

BEA. Pragmatique ? Est-ce que tu sais au moins ce que pragmatique veut dire ?

MARIUS. Content que tu poses la question.  (D’un ton professoral) : Pragmatique viens du latin Pragma et Ticus. Pragma étant l’anagramme de magma, le P en plus et le R à la place du M, mais étant avant tout l’ancien nom de la ville de Prague. Et Ticus signifiant Ficus mais avec un T. En d’autres termes, pour les plus puristes d’entre nous : pragmatique signifie qu’on a une certaine affinité, oserais-je dire une certaine connivence, avec toute personne ayant planté, au moins un ficus à Prague sous l’aire romaine. C’est sur qu’aujourd’hui, on a beau utiliser de plus en plus ce mot, on en voit de moins en moins des pragmatiques, forcément.

BEA. Forcément…  Ça sent le vécu.

MARIUS. Présentement, je dirais plutôt que ça sent le sapin. Oh ! (Il écrit). Je te note que je préfère l’ébène pour le choix du bois du cercueil. Autant choisir le bois le plus solide. Bref ! Continue …

BEA. Où j’en étais moi…

MARIUS. A : « puissant géniteur ».

BEA. Ah oui : «A toi puissant géniteur, je dédis ces phrases. En ce jour lugubre tu m’as quitté sur l’hôtel de la vie ! Toi, mon compagnon, mon guide, mon éternel. Chacune des nuits passées dans tes bras sont autant d’homériques péripéties ou tu banalisas l’orgasme comme lance Armstrong répandit le dopage dans le cyclisme ».

BEA. (Elle coupe) Devant un prêtre …

MARIUS. Bah quoi ? Ils ont quand même le droit de regarder le tour de France non ? Faut être pragmatique.

BEA. (Elle le regarde avec insistance, désespérée, puis elle reprend) : « Avec ton trépas, c’est un nouveau chapitre de ma vie qui s’ouvre. Oh vu mon âge, ça ressemble plus à un épilogue qu’à une préface. Mais qu’importe ! Tourner les pages de la vie n’a plus la même saveur sans toi ».

BEA. (Elle coupe) Je suis sensée lire cette phrase ? Même si tu meurs jeune ?

MARIUS. Mais ne lis pas comme ça aussi.

BEA. Comment ?

MARIUS. Mais comme ça ! C’est sûr que lu comme ça, les gens vont se faire chier. On se croirait à la messe.

BEA.  (Incrédule) Tu sais que c’est pendant la messe qu’on le lit, l’éloge funèbre…

MARIUS. Bah justement, faut égayer tout ça ! Inutile de prendre ce ton monocorde. On dirait ta copine là … Aurélie.

BEA. Quoi aurélie ?

MARIUS.  Et bien tu sais, Aurélie, avec ses aires de sainte nitouche – grenouille de bénitier.

BEA. Aurélie sainte nitouche, c’est mal la connaître…

MARIUS. Tu parles ! C’est bien le genre à péter dans la soie mais baiser dessus, ah ça non!! Ou alors faut mettre une petite serviette sous les fesses !

BEA. Mais qu’est ce qu’elle vient fiche ici Aurélie ?

MARIUS. C’est vrai ça.  Pourquoi tu me parles d’elle ?

BEA. (Très incrédule cette fois) Moi ?

MARIUS. Toi.

BEA. Bon.

MARIUS. Allons.

BEA. Je vais reprendre parce que si ça continue je sens que je serai la première à passer devant Saint pierre et il n’y aura personne pour lire l’apologie de Marius. (Elle reprend) : « Du one shoot au mariage, de la soufflette au foie gras, tu guidas ma vie tel un prophète ! Et avec toi c’est un peu de moi qui est partie. Oh pas la meilleure partie mais quand même ».

BEA. (Elle le regarde, furibonde, puis elle reprend) « Et je peux affirmer que tu es parti trop tôt. Si tôt qu’on n’a même pas eu le temps de songer au divorce ».

BEA. (Elle coupe) Mais je ne vais pas dire ça ! C’est sordide.

MARIUS. Mais non au contraire ! Plus je meurs vieux et plus cette phrase aura du sens. Tu pourras être fière.

BEA. Fière de t’avoir survécu, c’est ça ? (Elle reprend) : « Ton humour racoleur, tes charmes ravageurs, ton pragmatisme… »

BEA. (Enervée, elle s’arrête net). Bon maintenant ça suffit. Je crois que j’ai atteint mon seuil de tolérance. (Elle s’assoit à son tour et se met à écrire).

MARIUS. Qu’est ce que tu fais ?

BEA. Je ramasse des champignons.

MARIUS. J’aurais plutôt dit que tu jouais du biniou. Mais passons.

BEA. Je fais comme toi : j’écris mon éloge funèbre.

MARIUS. Et ça va prendre longtemps ?

BEA. Penses-tu ! A peine plus de temps qu’il ne t’en faut pour penser m’avoir donné un orgasme.

(Elle écrit – Il a peur – ça ne prends pas beaucoup de temps…)

BEA. Et voilà !

MARIUS. Déjà ?

BEA. C’est agaçant hein… ? Tu veux la lire ?

MARIUS. Je veux. (Il prend son papier et lit à voix haute) : « Béa m’a quitté trop tôt, je n’avais toujours pas trouvé son clitoris. A toi, compatissante épouse, je dédis ces phrases. De toi, je conserve l’image divine d’une muse de jour qui m’use la nuit. Toi, Béa, qui a toujours trouvé les mots pour excuser ma précocité. Ton départ soudain précipite ma fin. Et avec toi, c’est un peu de moi qui est partie. Et je m’en veux de t’avoir lesté d’un poids dans cette épreuve. D’aucun disent que la vie continue. Ils n’ont toujours pas compris que si ma vie a débuté avec ta rencontre, elle prend fin avec ta disparition. Et aujourd’hui tu évolues dans des sphères qui me sont inaccessibles. Et que ce soit de ton vivant ou de ta mort, jamais je n’aurais réussi à m’élever à ton niveau. Sans toi, je ne suis rien. Le tout est de le reconnaître ».

BEA. C’est CA le pragmatisme.

(Silence – Ils se regardent en souriant béatement)

 MARIUS. Qu’est ce que je t’aime…

BEA. Et moi donc…

RIDEAUX

Tristan MAUSURGA

20 Avril 2016

 

Un commentaire sur “Eloge funèbre

  1. Bonjour Tristan
    Je suis votre première fan !!!
    En parcourant votre site je ne peux qu’être éblouie par tant de talent.
    Vos inspirations et vos histoires ont changé ma vie.

    merci merci merci !!!!!

    Anonyme

    Aimé par 1 personne

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